"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Les hirondelles



« Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux. »


Si tu lis ces mots, à haute voix, dans ton intimité, tu devrais voir voler, en toi, les oiseaux. Lis-les encore. Doucement. Lis les mots…


Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux.


Les hirondelles sont parties ce matin. Au lever du soleil. Elles se sont réunies sur le toit d’une maison de pierres ocres. Face au Sud. La lumière était belle. Orange et mauve. Elles étaient cent. Ou mille. Ou peut-être cent mille. Impossible de les compter. Elles piaillaient. Un vacarme. Elles sont parties. Un silence étrange s’est abattu sur le village. En quelques minutes. Un manque. Une Cathédrale. Une Église romane. Une Chapelle. Quelques pas sur le Chemin de Saint-Jacques. Un Temple. Une méditation longue. Ce matin, je me fiche des nouvelles du monde. Les hirondelles sont parties.


Je voudrais raconter l’hirondelle. Celle qui entre dans la maison. Fait le tour des pièces. Frôle sans jamais effrayer. Vient. Curieuse. Vit. Va. Vole. Admire. Inspecte. Observe la vie. Elle se perche sur le haut d’une porte entrouverte. L’hirondelle regarde. Elle t’écoute autant qu’elle t’enseigne.


Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux.


Un ami m’a raconté une histoire. Il était allé faire des courses. Il avait laissé la fenêtre de sa chambre ouverte. Quelques heures. Le temps pour une hirondelle de reconnaître un lieu accueillant. Le temps d’entamer la construction d’un nid. Petite gouttelette de salive après petite gouttelette de salive. Petite gouttelette de boue après petite gouttelette de boue. Le nid commençait à dessiner sa structure dans un coin de la chambre. Mon ami a laissé l’accès à ce nid durant tout l’été. Deux couvaisons. Des milliers d’allées et venues pour nourrir les petits. Ça piaille, les petiots quand ils ouvrent grand leurs becs.


Les hirondelles sont parties ce matin. Les rues sont orphelines. Je m’interroge sur le signal qui a rassemblé les oiseaux. Je m’interroge sur le signal qui les a fait s’envoler. J’imagine les anciennes expliquer aux plus jeunes le trajet,

la distance, les périls, les pertes aussi. A moins que les pertes, personne n’en parle. J’image les parents prodiguant les dernières recommandations. J’imagine l’hirondelle un peu plus vieille que les autres, se dire que, peut-être, c’est son dernier voyage. Dire adieu à l’Ici. Adieu au village. Une hirondelle, ça peut vivre dix ans. Bien souvent, elle ne vit que deux, trois ou quatre ans. Cinq ans tout au plus. Les périls sont nombreux sur la route de la migration. Le manque de nourriture. Le manque d’aire de repos. La traversée de la Méditerranée. La traversée du Sahara. Les périls.


Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux.


On a cru longtemps que les hirondelles passaient l’hiver dans les roselières, enfoncées dans la vase des marais. Il a fallu qu’un moine attache aux pattes de plusieurs d’entre elles des fils de couleurs pour comprendre leurs périples et en dresser les cartes. On a cru que ces migrations étaient liées à des variations de climat. Ce n’est pas tout à fait vrai dit-on dans les géographies du tendre.


Là-bas. Fin janvier, dans leurs contrées du Nigéria, du Cameroun, de Guinée ou encore du Gabon, les hirondelles ressentent l’impérieux besoin de se reproduire. Il n’y a pas, Là-bas, nourriture suffisante pour tous les oiseaux.


Ici. Elles savent qu’Ici la concurrence pour se nourrir sera moins rude. Alors, elles accomplissent des milliers de kilomètres. Dix-mille kilomètres. Pour l’Amour de la Vie. Pour l’Amour de la Paix. Sagesse. Là-bas et Ici.


Ici. Les hirondelles reviennent au même endroit. Elles récupèrent le nid de l’année précédente. Le long d’une façade. Dans une grange. Le reconstruisent. Le défendent. Elles aiment être rassurées. Elles sont attentives. Elles t’adoptent autant que tu les adoptes. Entre elles et toi, c’est une histoire d’Amour tressée avec des fils d’or.


Ici et Là-bas.


On raconte que des hirondelles peuvent s’échouer sur le pont d’immenses navires de métal. Que ces navires sont comme des îles au milieu de la Méditerranée. Que des marins sensibles, aux yeux de poètes, les entourent. Le temps qu’elles reprennent force et vigueur. Le temps de repartir, en vol battu, trente-deux kilomètres à l’heure, vers Ici ou Là-bas.


Trois de mes amis vivent au Maroc. Les hirondelles sont parties ce matin. J’ai écrit : « Les hirondelles ont quitté mon village. C’était très émouvant. Elles vont rejoindre le centre de l’Afrique. Peut-être vont-elles passer au-dessus de chez vous ? Il y a un grand silence dans le village. Ce n’est pas si facile… » L’un d’eux m’a répondu : « C’est difficile de perdre le chant des oiseaux quand on a l’habitude de l’entendre… » Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux.


Ici et Là-bas.


Cette année, je suis ému comme jamais par la migration des hirondelles. Puisses-tu te laisser attendrir toi aussi. Leur absence dessine un trou dans mon cœur. J’ai passé des mois à les voir construire leurs nids, couver leurs œufs, nourrir leurs enfants, voler, me saluer, m’accompagner, me veiller, me parler. Me parler d’Ici et de Là-bas. Ces derniers jours, elles ont chassé de façon intensive. Écrivant dans le ciel des phrases inédites que j’ai bien du mal à traduire. Se nourrir, histoire de se faire une réserve supplémentaire de quelques grammes, carburant pour la route. J’envie leur courage. J’envie leur audace. J’envie leur détermination. J’envie leur Ici et leur Là-bas. J’envie leur clan, la force de leur choralité. Je suis touché par leur absence. Sans doute aimerais-je acquérir un peu de leur noble sagesse.


Ce matin je me fiche des nouvelles du monde. La sagesse est dans le ciel. A chaque battement d’aile de chaque hirondelle.


Et se rendre sensible aux phrases qu’écrivent les oiseaux.


Ici. Je marche dans les rues du village. Sous le soleil silencieux. Je pèse mes quatre-vingt kilos de solitude humaine.


Mon âme est partie sous l’aile d’une hirondelle.


Elle vole.


Où Là-bas l’attend.



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