"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Le mystère Jeanne d’Arc



On connaît bien la vie publique de Jeanne. Née vers 1412 et brûlée en 1431 à Rouen, elle a libéré Orléans assiégée par les Anglais puis permis au roi Charles VII d’être sacré à Reims. Ceci avant d’être capturée par les Bourguignons à Compiègne, puis livrée aux Anglais et finalement condamnée lors d’un procès organisé par eux. Elle sera réhabilitée sur ordre du roi de France puis, finalement, en 1920, canonisée par l’Eglise. Mais que sait-on de sa vie « spirituelle » ? Là réside le mystère…



Une énigme persistante


De Jeanne, l’historienne Colette Beaune, sans doute la meilleure spécialiste du personnage aujourd’hui, déclarait récemment qu’elle provoquait la perplexité. Pour tenter de comprendre la jeune fille qui se disait inspirée par des « voix », nous pouvons, certes, analyser son cas au moyen des connaissances psychologiques actuelles. On affirmera, alors, qu’elle était schizophrène ou, au mieux, comme nombre de personnes atteintes de ce trouble, qu’elle était en proie à des hallucinations auditives. Et, dans son cas, il s’agissait d’hallucinations également visuelles, puisqu’elle a décrit les porteurs de ces voix. L'Invisible


De la grande mystique féminine Hildegarde de Bingen, qui au douzième siècle reçoit des visions fulgurantes qu’elle rapportera dans différents « livres de visions » richement illustrés suivant ses instructions, on a dit, de façon analogue, qu’elle était atteinte de migraines aigües. Et, en effet, les symptômes qu’elle décrit évoquent bien ces douloureuses « migraines avec aura » documentées par la médecine moderne.


Néanmoins, en effectuant pareil diagnostic, on n’épuise pas réellement le cas d’Hildegarde : toutes les personnes migraineuses n’ont pas mis en forme leurs « visions », inventé une « langue inconnue » comme l’a fait Hildegarde ou composé une musique qui ne ressemble à aucune autre. De la même façon, l’action et la personnalité de Jeanne d’Arc ne sauraient être réduites à une explication strictement médicale. Pour la comprendre, nous devons peut-être faire la démarche de nous replonger dans la conception médiévale des choses, bien différente de la nôtre.



Un monde enchanté


On sait par exemple, que, dans la mentalité du Moyen Age, le monde ne comportait pas que les choses et les êtres visibles, mais qu’il était habité par d’innombrables créatures invisibles au commun des mortels, mais bien présentes : des centaines de milliers d’anges et… de démons.


Ce monde, même au plan matériel, présentait en outre un profond mystère : Dieu, en le créant, y avait laissé comme des signes, des « signatures » de sa présence. Un regard attentif pouvait permettre de découvrir la création comme un reflet, un « miroir » du divin.


C’est la raison pour laquelle ce monde était en quelque sorte enchanté : a contrario, le sociologue Max Weber parlera au vingtième siècle du « désenchantement du monde » moderne.


Sainte ou sorcière ?


Le cas de Jeanne ne fait pas exception : on s’explique mal comment, toute jeune, elle a pu s’initier au maniement des armes et à l’art de l’équitation, toutes choses dont l’apprentissage était réservé aux fils de nobles et qu’aux dires des témoins elle maîtrisait grandement.


On comprend mal, ensuite, comment, lorsqu’elle s’est portée à la rencontre du roi à Chinon, et que celui-ci, pour l’éprouver, s’était dissimulé dans l’assemblée des courtisans, elle s’est comme d’instinct dirigée vers lui. Le fait même que Charles VII ait procédé de cette façon doit attirer notre attention : cela signifie qu’il se méfiait mais aussi qu’il s’attendait à ce que cette « pucelle » réussisse quelque prodige… On ignore, aujourd’hui encore, quel « secret » elle a ensuite pu lui glisser à l’oreille pour qu’il commence à la prendre au sérieux (on pense qu’elle l’a conforté dans le fait qu’il n’était pas un enfant illégitime, mais bien le fils du roi). Le souverain l’a pourtant fait examiner à Poitiers : était-elle bien fille, car elle s’habillait en homme, et bien vierge ? Car une sorcière ne pouvait être vierge, disait-on.


Très vite, lorsqu’elle investit Orléans assiégée puis libère la ville, les avis sont partagés : aux yeux des Orléanais, elle apparaît comme une « sainte », envoyée par Dieu, tandis qu’aux yeux des Anglais, pourtant de rudes soldats, elle a la réputation d’une sorcière. Dans les deux cas, cela implique qu’elle dispose de pouvoirs extraordinaires, surnaturels. Elle aurait fait revenir un bébé mort-né à la vie, raconte-t-on à Orléans. Cela n’a duré qu’un instant mais a permis de baptiser l’enfant, lui évitant ainsi la damnation. Les Anglais, eux, en ont une peur bleue.


Enfant, elle fréquentait, avec les autres filles de son village, « l’arbre aux fées », ainsi appelé car on le pensait habité par ces créatures. En effet, dans les campagnes, des croyances anciennes, d’avant le christianisme, perduraient... Or, c’est là, dit-elle lors de son procès voulu par les Anglais, qu’à l’âge de treize ans, pour la première fois, elle a entendu ses voix. Celles-ci lui avaient donné la mission de bouter l’envahisseurhors du royaume…


Mais quelles étaient ces voix ?


Il y avait d’abord celle de saint Michel : l’archange qui, selon la tradition, dirige les milices célestes. Il est, depuis Charlemagne, le protecteur du royaume des Francs. C’est le plus grand, peut-être, d’entre les anges. Et c’est un guerrier : on comprend que Jeanne place son action sous son influence et sa protection.


Les anges sont avant tout des messagers, c’est le sens du mot grec aggelos. Messagers du divin, de l’absolu, êtres de lumière, intermédiaires entre le ciel et la terre. A l’écoute des anges, l’âme s’ascensionne, elle se rapproche par degrés de l’univers spirituel, du monde invisible.


Le problème, aux yeux des médiévaux, et ceci vaut aussi pour les rêves, c’est de savoir s’il s’agit de messagers et de messages provenant de Dieu ou de l’ange déchu, Lucifer, lui aussi porteur de lumière. Les juges de Jeanne, lors de son procès, tenteront de la mettre en défaut à ce sujet. Comment, lui demanderont-ils, sait-elle que ses voix ne sont pas d’origine démoniaque ? Elle ne perdra pas pied et répondra avec beaucoup d’à-propos. A lire les minutes du procès, on perçoit aussi, chez certains de ces juges, savants théologiens venus de Paris alors sous la domination des Bourguignons encore alliés aux Anglais, un soupçon de scepticisme : saint Michel, questionneront-ils, s’adressait donc à Jeanne en français ? Mais quelle est la langue des anges ? Elle la comprenait, répondit-elle, et cela les dépassait.


Les deux autres voix qu’a entendues Jeanne ont également une portée symbolique. L’une appartient à sainte Catherine (d’Alexandrie), qui préside aux évasions réussies. Et Jeanne s’est bien évadée de son milieu, somme toute modeste, pour approcher la cour du roi. Ensuite, emprisonnée par les Anglais, elle ne cessera de vouloir fuir, au risque de se rompre le cou. Et, comme sainte Catherine, elle mourra à dix-huit ou dix-neuf ans, vierge et martyre. La troisième voix est celle de Marguerite (d’Antioche), une autre vierge et martyre. Dévorée par un dragon, elle s’échappe de son ventre, miraculeusement indemne. Ce dragon rappelle celui que combat victorieusement saint Michel : n’est-ce pas l’ennemi anglais, terrassé ? Sainte Marguerite, en outre, dit à Jeanne d’assurer le couronnement du roi. Et celui-ci a bien eu lieu à Reims, en 1429, un 17 juillet, jour présumé du martyre de Marguerite.


Les trois voix de Jeanne sont donc aussi trois voies, chacune d’elles symbolisant à sa façon sa destinée lumineuse et tragique.