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Ancre 1

"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Peintures rupestres


Je ne crois plus au hasard.


Je crois aux synchronicités qui guident mes pas, ma vie, mon existence vers des lieux, des évènements et des êtres susceptibles d’élever mon âme si je veux bien entendre, m’arrêter, écouter.


Aujourd’hui, comme dans « Le Petit Prince », je marche à « mille milles de toute terre habitée ». Dans les montagnes d’Espagne. Au ciel très bleu. Une montagne survolée par les vautours. Je plante une godasse devant l’autre, dans la caillasse, depuis des heures, à la recherche d’un copeau de bien-être, de solitude et de vérité. J’emprunte les dédales sinueux d’une vallée fertile. Ici, la végétation semble venir à pied du fond de la Préhistoire. Je me sens entouré de

silences, mais d’âmes aussi, d’âmes plurielles, d’âmes millénaires et vibrantes.


J’escalade un brin de montagne. Oh, pas beaucoup. Juste un brin. Vers un abrisous-roche. Une cavité ouverte protégée par un surplus rocheux. On sait que là, des hommes, des femmes et des enfants se sont abrités. Il y a longtemps. On parle de dix mille ans. Quinze mille ans. Quarante cinq mille ans. Paléolithique supérieur. Oh.


Devant l’abri, sur le sol, je pose mon sac à dos et ma canne. J’observe avec attention la roche. Longuement. Seul au monde.

Pourtant, je le redis, je perçois une multitude de présences autour de moi. Des milliers d’êtres et d’animaux. J’en frissonne.


Dans un éclat de lumière, sur la roche, là, il me semble apercevoir une petite forme. Oui. Une petite forme. Toute petite.

Quelques centimètres de haut. Et puis, une seconde, une troisième, une quatrième forme. Mes yeux précisent leur découverte.

Des dessins. Des traits. Très bruts, les traits. Ces traits n’ont rien à voir avec des veines de la roche. Ces traits n’ont rien à voir avec de la suie provoquée par un feu de berger ou le sang d’un animal. Ces traits présentent une composition de courbes et de lignes dessinées, semble-t-il, au doigt.

Ou au bout de bois.


Symbolisme des premiers temps. Deux hommes, semble-t-il, enfourchant des chevaux, semble-t-il. Et là, plus à droite, une femme, semble-t-il, composée de traits et de ronds. Et là, à gauche, un animal, semble-t-il, un bouquetin, semble-t-il. Difficile de pouvoir identifier avec certitude les représentations. Mais les dessins sont là. Bien présents. Organisés. Offerts.


Sous le soleil d’Espagne, ma vie tremble.

En contemplation absolue. Mon âme parcourt les milliers d’années qui me séparent de la main qui, des doigts qui, des yeux qui, du souffle d’âme qui. Je ne puis expliquer pourquoi, je ressens que ces dessins n’appartiennent pas à des temps passés, mais à des temps futurs. Ils ne sont pas derrière moi. Ils sont devant moi.


Je pense à toi qui as choisi l’endroit où poser ces motifs. C’est un Eden, ici. Un défilé entre les rochers. Un espace abrité du vent. Un lieu de haute énergie. Un soleil pose ses rayons sur l’herbe verte où l’eau cristalline d’une rivière rit, sourit, rigole. Un lieu sacré, semble-t-il.


Tu as choisi les couleurs de tes représentations. Ocre rouge. Ocre jaune. Tu broies les blocs entre des pierres. Comme de la farine. Une poussière rouge. Une poussière jaune. Tu termines la mouture des éclats d’ocres, argile friable, entre tes doigts. Tu es celui qui, dans le clan, est dédié à la composition de ces dessins dont nous ne

savons rien. Nous avons perdu les sons.

Nous avons perdu les chants. Nous avons perdu les danses. Seuls nous restent de toi, ces représentations.


Tu mélanges l’ocre rouge et l’ocre jaune à des liants. Dans des coquillages. Avec un fin bâtonnet. Blanc d’œuf. Miel. Urine. Tu éprouves tout ce qui existe sous tes mains et autour de toi. Tu mélanges. Tout doit être juste et parfait. Comme si ton geste devait durer toujours.


Tu as choisi, dans tes songes, tes savoirs et tes pensées abstraites, les courbes et les lignes, ta signature. Il y a des points, aussi. Des traits, aussi. Des séries de points. Des séries de traits. Des « Y », en sus, dont nous ne comprenons rien. Sinon qu’un chercheur, dans mon souvenir, a émis l’hypothèse que ces points, ces traits et ces « Y » pouvaient constituer un système d’information sur le cycle biologique de certains animaux, leurs périodes de reproduction et les temps propices à leur chasse.


J’aimerais t’entendre me parler de tes dessins. Que tu m’expliques. Oh, oui, que tu m’expliques les lieux, les couleurs, les motifs. Que tu m’expliques l’importance de ces temps d’arrêt dans la course millénaire à poser, dans des grottes ou des abris, sur des pierres, des couleurs et des formes. Que tu m’expliques l’apprentissage du mélange des couleurs, les supports et les outils. Que tu me parles de tes doigts, du morceau de bois, de la plume de l’oiseau.

Que tu m’expliques la sagesse d’un clan, d’une tribu, à te laisser réaliser cela tandis qu’il y avait sans doute bien d’autres occupations de transhumances à honorer.


Ce ne sont que quelques traces de toi, de ton humanité, de ton cheminement. Les traces de notre évolution. Je suis ton dessin. Je suis le matin naissant de tes signes et symboles. Je suis tes recherches. Je suis la concentration de tes pupilles, de tes doigts, de la pulpe de tes phalanges, de ta langue, peut-être, entre tes lèvres, quand tu t’appliques. Je suis la respiration de ton torse et l’air chaud dans tes narines.


Je suis ta salive à dissoudre le peu de couleur qui reste dans ce coquillage marin. Je suis l’ocre sous tes ongles. Je suis tes yeux, tes paupières, tes cils. Je suis les autres, autour de toi, qui célèbrent ton travail.


Je m’interroge sur l’œuvre jolie que je pourrais laisser, moi, aux hommes, aux femmes et aux enfants qui naîtront dans dix ou quinze mille ans. Je me sens tellement anonyme dans la masse des humains. Tellement démuni dans un monde qui hurle plus qu’il ne caresse.


Le Cosmos m’a conduit ici, cet après-midi, dans la province de Teruel, devant une composition de peintures rupestres.


Face à ce haut degré de simple et d’efficacité, je pleure.


Je n’ai rien à chercher qui me serait plus utile que l’aube de ces traits.




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