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Ancre 1

"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Une flamme



Nous manquons de silence.

Nous manquons d’observation.

Nous manquons de temps doux.

Ce soir, ta vie s’arrête.


Sur la table, il n’y a rien. Ni assiette. Ni carnet. Ni roman. Ni stylo. Ni verre de vin. Ni verre d’alcool. Ni facture. Rien, sinon le bois de la table. Et cette bougie. Et sa flamme.


Autour de toi, ce jour, les nouvelles des journaux ont été rudes. Autour de toi, ce jour, les nouvelles des gens ont été rudes aussi. Tu te demandes parfois comment tu es capable d’assimiler ces coups qui font autant de trous dans le cœur.


Tes mains s’enroulent autour du contenant de la bougie. Elles se réchauffent. Elles s’adoucissent à la rondeur du verre soufflé. Tu regardes la flamme. Elle est belle. Elle est douce. Elle est sereine. Elle est tranquille. Elle te calme.


Tu n’avais plus regardé la flamme d’une bougie depuis longtemps. Tu veux dire regarder « attentivement ». Pourtant, tu en as allumées, des bougies. Des centaines.

Des milliers.


Bougies d’anniversaire, petites, torsadées, célébrations de celles et ceux que tu aimes, tes enfants, tes petits-enfants, tes amies, tes amis.

Bougies d’été, le soir, à la citronnelle, à la campagne, pour éloigner les moustiques et prolonger les verres de rouge, les alcools forts.

Bougies des heures de paroles avec celles et ceux qui, papillons de nuit, refont le monde en rires, ivresses et larmes

étincelantes.

Bougies improbables des orages quand la foudre tombée sur un pylône t’avait privé d’électricité des nuits et des nuits.

Bougies de tes vœux intimes dans de grandes cathédrales anonymes à prier Dieu ou l’Univers ou le Cosmos pour guérir un ami, retrouver un amour, accueillir un enfant.

Bougies du baptême de tes fils, de tes filles, glissées dans le tiroir de la commode, entre les draps de lits et les taies d’oreillers près du sachet de lavande.

Bougies de la fête organisée par les tiens, dans un immense château de la grande forêt, pour baliser le chemin, chemin de terre, chemin de pierre, chemin. Et l’amitié, les bras forts, tout au bout.

Bougies des deuils, oh, le cercueil de ton père, flammes partagées, transmises, oh, le cercueil de ton ami, oh.

Les bougies que tu as pu allumer. Celles que tu n’as pas pu allumer.

Bougies de la tendresse et des caresses, bougies parfumées, sur le rebord de la baignoire, eau douce et chaude, lumière, éclats de vie dans les yeux.

Bougies au bout de tes doigts d’enfance, à la table des adultes, à passer dessus la flamme, le bouchon de liège, suie, attention à la nappe, s’il te plaît, on ne joue pas avec le feu, stop, ça suffit.

Bougies de tes larmes chorales aux moments charnières du Monde et de l’Histoire, les attentats, les misères collectives, les meurtres, les guerres, la Marche blanche, oh, la Marche blanche, tu t’en souviens, la bougie à la fenêtre de ta maison.

Bougies des remerciements pour les fléaux évités, processions aux flambeaux sans trop savoir pourquoi tu marches, mais tu marches, avec les autres. On dit que, jadis, le village a été épargné lors de l’épidémie de lèpre. Et qu’il est bon de remercier.


Ce soir, tu médites. Les deux mains enroulées autour d’une bougie en verre, œuvre soufflée par un Maître du feu, du sable de silice, d’or et d’argent. La flamme, tu l’observes. Si belle, tendre, apaisée, sans souffrance. Le bleu à sa base. C’est beau. Ensuite, un peu de gris, au centre, comme une poche. Ensuite, de l’orange et du jaune.

Beaucoup de jaune. Autour, un halo indéfinissable presque invisible que tu devines quand tu plisses un peu les yeux.


Tu te retrouves, tu as quatorze ans, à laisser fondre, plic, sur une lettre d’amitié, plic, quelques gouttes de cire. Incliner la bougie.

Déposer un tampon. Avec l’initiale de ton prénom. Tu revisites la couronne de l’Avent, chez ta grand-mère, fille de l’Est. C’était une institution. Ton grand-père allait dans les bois. Quérir des branches de pin. Il tressait les végétaux autour d’une couronne de paille. Il disposait, à quatre endroits du cercle, de grosses bougies rouges. Chaque

dimanche précédant Noël, ta grand-mère allumait une bougie. On voyait Noël arriver.

Tu te souviens, ce rituel du Nord, qu’une de tes amies t’avait raconté. Johanna, ton amie, venait de Suède. Avec ses longs cheveux blonds, elle t’avait raconté. Sa grande sœur avait été choisie, là-bas, pour porter la couronne de bougies, en tête de cortège, pour fêter, le treize décembre, la Sainte Lucie, la Sankta Lucia, le jour le plus court dans cet hémisphère nord.

Ce soir, tu ne peux expliquer pourquoi, un frisson particulier te parcourt. Il te semble avoir vécu une vie tout entière sans reconnaître l’importance de la bougie et de la flamme. Ce soir, tu observes. Il y a, dit-on, dans une simple bougie, celle que tu enveloppes de tes mains, l’eau, l’air, la terre et le feu. Les quatre éléments. Il y a, dit-on, dans une simple bougie de quoi expliquer toutes les lois qui régissent l’Univers. Il y a, dit-on, dans une simple bougie, la représentation du corps et de l’âme. Le corps, la cire. L’âme, la flamme. Il y a, dit-on, autour de la flamme, l’esprit. L’esprit, souffle de

Dieu, souffle de l’Invisible, souffle d’un plus Grand que toi. Il y a, dans une simple bougie, une expression collective que tu retrouves dans tous les rituels humains.


Oh, la Fête des Lumières, Diwali, en Inde, Ayodhya. Sur la Sarayu, des mains sacrées déposent des bougies. Elles s’en vont, sur l’eau, au gré des courants, rejoindre l’infini.

Hommage au Dieu Rāma. Symbole de la victoire de la Lumière sur les Ténèbres.

Un autre frisson te parcourt.

Cette nuit, tes yeux vers la flamme, tes mains autour du contenant de verre, des intuitions s’élèvent et t’éclairent. Tu aimerais pouvoir les décrire, pouvoir les raconter, les partager avec les gens qui en ont bien besoin.

Alternance de clarté et d’ombre. Tes moments de joie et tes moments difficiles.

Cire et flamme, ton corps et ton âme.


Flamme et bougie invitent au défi d’un chemin vers soi et vers le Ciel.

Entre tes mains, le feu dompté raconte l’histoire d’un tremblement de Soleil.




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