"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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En Avril, tisse un fil



Enfant, je me suis perdu dans une grande fête. Je me souviens m’être faufilé entre les jambes des spectateurs et des participants, homme et femmes, jeunes et vieux. Les odeurs d’Agua de Colonia. En Espagne. Le bruit des tambours. Les cris. Les couleurs. Les confettis. Perdu. Enfant. C’était dans les montagnes. Il y avait, dans l’air, quelque chose de très sacré. Je n’ai pas compris ce qui se passait ce jour là. Je le comprends aujourd’hui. Cinquante ans plus tard, alors que notre Terre s’apprête à sortir d’une Tempête aux vagues meurtrières. Je comprends. Assieds-toi. Puisses-tu

prendre le temps de me lire dans le calme. Dans le calme pris à t’écrire.


Morella. Province de Castellón. C’est la ville dans laquelle, enfant, je me suis perdu. C’est beau, Morella. Encerclée d’une muraille, la ville est posée sur un rocher au cœur des montagnes. Dans cet univers de soleil et de neige, ne survivent que le thym, les vautours et quelques arbres forts. Là-bas, en 1673, la ville se relève, vaille que vaille, de la terrible épidémie de peste de l’année précédente. C’est la Vierge de Vallivana -du nom d’un petit village des montagnes alentour- qui aurait épargné la ville. En remerciement à la Vierge, les habitants de Morella demandent aux autorités de prononcer un vœu. Celui de consacrer à la Vierge une neuvaine solennelle de remerciement, tous les six ans et en tout temps. El Sexenni de Morella naît. Un rituel de gratitude unique au monde. On peut dater son origine. Le 14 février 1673. C’est écrit dans un vieux livre. A la plume. En 2024, Morella vibrera de sa 55ème Sexenni.


A l’heure où je t’écris, l’Humanité n’est pas sortie de la Tempête qui nous balaye depuis des mois. Les hôpitaux soignent. La vie nous réjouit. La mort nous dévaste. Au loin, nous percevons une sortie. Une immunité va se créer. On s’en donne les moyens. On distingue la fin de l’Ouragan. Doucement.


Ma poésie interroge la force d’une fête de gratitude. El Sexenni, la fête de Morella, anime les montagnes du aestrazgo depuis 345 ans. Cette fête mobilise la créativité de toute une ville. Durant une année entière, la fête se prépare. Des femmes confectionnent des tapisseries, à l’aide de petits papiers frisés très fins. Les tapisseries décoreront la ville. On dit que les femmes réalisent plus de 3000 kilomètres de tapisseries. Les musiciens de la charanga, la fanfare, grosse caisse, timbales et cymbales, saxophones, trompettes et trombones ou clarinettes baroques répéteront les musiques et les chants. Les danseurs répèteront les danses que l’on décrit comme des odes extrêmement précises, exigeantes et difficiles. Les habilleuses et les habilleurs revisiteront et confectionneront des costumes aux étoffes d’époque. Tous les six ans, la ruche se mobilise pour une neuvaine solennelle.


A Morella, la fête se prépare par gremios, par corporations. Ainsi, s’affairent corporations des Agriculteurs et Éleveurs, des Commerçants, des Arts et Métiers, de l’Industrie et du Transport, des Personnes Âgées, de la Jeunesse… Un soleil riche de tous ses rayons.


Enfant, je me suis perdu. Morella. Dans les ruelles étroites, un homme tient un mât entre les mains. Du sommet du mât partent huit rubans colorés qui rejoignent huit femmes. Les femmes dansent. Chacune accueille le bout d’un ruban dans sa main gauche et dans l’autre des castagnettes. Musiques, rondes, mouvements. Les femmes tournent sur elles-mêmes et autour du bois dressé vers le ciel. Les femmes, belles, font s’enrouler et se tresser les huit rubans autour du mât. Chorégraphie de couleurs. Rouge, mauve, vert, bleu… Les couleurs de l’arc-en-ciel. Œuvre d’art.


Nous avons tous, en nous, quelque chose de Morella. Ce besoin de remercier la vie. Nous avons tous, en nous, ce besoin d’être ensemble, de nous réunir pour célébrer un mystère au-delà de nos compréhensions.


Lisons entre les lignes du rituel. Lisons notre besoin d’être ensemble. Lisons la nécessité de remercier. Lisons l’importance d’ancrer dans la mémoire collective nos moments d’incertitude, de doute, de tension et de libération.


En ces fêtes, il y a place pour le monde entier. Il y a place pour les Artistes. Les faiseurs de musiques et de chants, les faiseurs de chorégraphies, les faiseurs de gestes, les faiseurs de costumes, les faiseurs de vers, les faiseurs de drapeaux. Il y a place pour toutes les corporations. Il y a place pour la Jeunesse et pour les Anciens. Il y a place pour toutes les Églises. Il y a place pour toutes les Mosquées. Il y a place pour toutes les Synagogues. Il y a la place pour les Temples Hindous. Il y a la place pour tous les Temples Bouddhistes. Il y a place pour tous les lieux de cultes jusqu’aux plus discrets. Œcuménisme des âmes.


Nous sommes « un » devant la vie, son mystère et le combat que nous menons pour la protéger, pour la continuer.


Les enfants ne voient qu’une fête avec des drapeaux, des musiques, des danseurs, des costumes, des confettis et de la joie. Qu’ils gardent le cœur léger, les enfants. Au fond de leurs silences, en se préparant à la fête, en se frictionnant d’Agua de Colonia dans les cheveux, les Anciens savent que remercier l’Indicible, c’est aussi entrer en contact avec le divin en nous ou au-delà de nous. Les Anciens savent que la gratitude s’adresse tant aux choses de la Terre qu’aux choses du Ciel. Les enfants ne voient qu’une fête au cœur de laquelle ils se perdent. Ils ramassent les confettis, à terre, les enfants, dans leurs mains nouvelles, pour les relancer au vent et rire. Les Anciens savent. En silence. Dans leurs parfums et leurs habits de fête, ils disent le secret du bonheur.


Après l’horreur, souffle le vent pur et bleu. Bien sûr, on garde intacte la mémoire des cris. Mais, tel l’Hiver regarde le Printemps, nos cellules apprennent la mémoire vibrante des cycles de la Vie.


Grâce aux rituels.


Nous avons tous, en nous, quelque chose de Morella. Un rituel, c’est un utérus dans l’espace et le temps. Un utérus où l’on rassemble nos créativités pour que montent, très haut, cris de la vie, drapeaux d’allégresses et danses de mystères.


Enfant, je me suis perdu dans une grande fête. J’entends encore claquer les drapeaux tenus par les hommes. J’entends encore danser les pieds des femmes. Dans les montagnes d’Espagne. Je n’ai pas compris ce qui se passait ce jour-là. Je le comprends aujourd’hui.


Du sommet du mât partent huit rubans colorés qui rejoignent huit femmes. Soignons, en nous, les Archétypes et les Symboles. Ils savent mieux que nous, les Archétypes et les Symboles.


En Avril, tisse un fil. Un fil entre la Terre et le Ciel. Un fil entre la baie et l’oiseau. Un fil entre hier et demain. Dans les rues de Morella chère à mon cœur, le soir, il y a place pour une procession aux flambeaux. Les êtres tissent des fils de lumière.


Nous avons tous, en nous, quelque chose de Morella.


Ce besoin de tisser des fi ls de couleurs et de lumières.


Il nous faut des hommes et des femmes pour imaginer ces rituels et leur donner vie.


En Avril, tisse un fil.


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