"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

Search

Ce que la chenille appelle fin du monde, le reste du monde l’appelle papillon [Lao Tseu]


Regards d’un médecin en en soins palliatifs sur l’époque actuelle.


Il y a quelques jours une amie me téléphone de Bruxelles. Très aimablement elle me demande comment je vais.


Dans le contexte agité et difficile que nous vivons actuellement je suis presque choquée, et en tout cas surprise, de m’entendre lui exprimer ce que je ressens intérieurement, très profondément : « Je suis en joie ! »


Peut-être un peu désarçonnée par ma réponse elle évoque des décisions sur le point d’être prises à Bruxelles, sous l’énorme poids de lobbies en quête de profits toujours plus grands, et sans tenir compte de l’avis militants qui s’investissent de toutes leurs forces pour nourrir de nouveaux regards dans l’esprit des « décideurs » et amener des décisions plus respectueuses de la vie.


Elle parle de sa peur, de son désespoir presque, de constater jour après jour, les atteintes, les blessures que nous infligeons à la Terre, et qui la détruisent. Quel héritage pour nos enfants ?


Elle raconte aussi les détresses multiples dont elle est le témoin dans son entourage proche. De fait la liste des détresses que nous pouvons constater, sous l’emprise desquelles nous pouvons être, particulièrement aujourd’hui, est sans fin. Ces situations sont de plus en plus nombreuses et apparaissent particulièrement sombres et sans issue.

Grâce à cette amie bruxelloise j’ai pu accommoder un peu plus la vision que je porte sur ce que nous vivons actuellement, et qui a commencé à émerger en moi. Je lui en suis profondément reconnaissante !


Si je reprends quelques éléments évoqués par elle (en particulier la destruction de notre environnement et la détresse familiale et matérielle vécues par un nombre croissant d’êtres humains) je vais essayer de partager le regard que la Vie m’a donné de développer avec les années.


Il y a bien longtemps j’ai eu l’occasion d’entendre le Maitre (grâce à qui j’ai appris la méditation que je pratique depuis plus de quarante ans) répondre à une personne exprimant son anxiété face à la disparition quotidienne d’un nombre croissant d’espèces animales et végétales  : un immense, énorme éclat de rire, assorti du constat que la Nature, la Vie , la Conscience a une créativité infinie, qu’elle EST et ne peut disparaitre, contrairement à tout ce qui est manifesté. Cette réaction reste une profonde et riche leçon pour moi.


Chaque fois que je prends conscience (cela demande une vigilance intérieure) d’être interpellée par une situation , et sauf dans les rares cas qui demande une réaction immédiate, j’ « écoute », je « regarde » en moi-même - au-delà de la peur, de la colère, de la joie, de la frustration, de l’impatience, générées.


Dès que je suis ainsi attentive intérieurement un sentiment de gratitude émerge : mon « âme », mon «  être  » a appelé cette situation  ; mon « âme », mon « être » est totalement respon-sable de cette situation particulière qui vient à moi. Merci à chacun des éléments qui l’ont amenée, qui l’ont permise. Et ils sont en nombre infini. La « petite Constance » baigne dans la félicité !


Très vite autre chose émerge intérieurement  : dans cette situation précise, qui m’interpelle, la «  petite Constance  » est-elle appelée à manifester quoi que ce soit ? Un acte ? Une parole ? Une nouvelle attitude ? Une prise de responsabilité ? Ou quoi que ce soit d’autre ? Ou bien cette « petite Constance » est-elle appelée à simplement être témoin, tout en veillant, autant que possible, à rester centrée intérieurement ?


Deux vagues donc : la gratitude et, au-delà d’une déstabilisation provoquée par une situation donnée, la recherche intérieure d’un recentrage. Si une pensée, une parole, un acte émerge je suis attentive à ce que ce soit, autant que possible, depuis ce recentrage. C’est la garantie d’une plus grande « justesse », d’une réaction plus au service de la Vie que si elle avait été immédiate.



La Vie m’a peu à peu, depuis ma petite enfance, au long de nombreuses années, amenée à prendre conscience que ma mission d’âme consiste, en particulier, et pour l’essentiel, à accompagner des êtres confrontés à la mort, pour eux-mêmes, pour un proche.


Depuis plus de trente ans, j’exerce comme médecin en soins palliatifs. Durant cet exercice mon attention se porte constamment sur de multiples plans  : physique, psychique, social… Que vit la personne concernée ? Son entourage ? Y-a-t-il quoique ce soit à faire, à dire, à pres-crire,…pour soulager cette personne ? C’est un questionnement permanent.


Mais simultanément mon attention est éga-lement très présente à des dimensions spirituelles  : une naissance est en cours. Un être s’apprête, peu à peu, ou rapidement, à quitter son enveloppe terrestre et à rejoindre son Etre profond.


« Ce que la chenille appelle la fin du Monde, le maître l’appelle un papillon » (Lao Tseu )

Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai cité cette phrase. Elle évoque une loi de la Vie à laquelle il ne semble pas difficile de se relier pour élargir plus ou moins le regard dans une situation de détresse extrême ; la citation de cette phrase semble aider mieux en tout cas que si je me lance dans des considérations philosophiques ou religieuses.


Accompagner la chenille en détresse, dont l’univers entier s’effondre, tout en ayant la conscience de ce qu’il advient de merveilleux pour elle.


Faire ce que je peux pour soulager la chenille, l’être confronté à la mort. Et rester ancrée dans cette dimension intérieure où tout, absolument tout, est très, très « bien » - lumineux, ordonné, joyeux, libre, et magnifique !


C’est précisément ce regard que je porte sur la situation mondiale, collective que nous vivons aujourd’hui : un monde s’effondre dans toutes ses dimensions et autre chose est sur le point d’émerger. Comme lors d’une naissance humaine j’ai même l’impression de commencer à apercevoir un peu les cheveux du nouvel être qui nait !


La chenille disparait, le cocon tombe en poussière. Tout un monde s’écroule, et il n’est pas possible d’éviter toutes les disparitions, toutes les détresses qui accompagnent ce phénomène (sur de multiples plans, humains, matériels, écologiques, fi nanciers, impossible de tout nommer).


Chacun de nous est appelé à répondre à la situation actuelle selon sa musique propre, d’autant plus juste que nous sommes centré intérieurement et, peu à peu, à s’émerveiller de ce qui advient.


En relisant ce que je viens de partager ci-dessus il me vient à l’esprit qu’il m’arrive vraiment très fréquemment d’interroger des patients en fin de vie : «  Vous arrive-t-il de voir près de vous quelqu’un, ou plusieurs personnes, déjà décédées et que vous avez connues – ou non ? ». La réponse est très souvent positive mais pas toujours. Dans ce dernier cas je suis en général gratifiée d’un regard outré - qui me signifie : « je ne perds pas la tête ». Dans un cas comme dans l’autre j’évoque le fait que cette situation est très fréquente lorsqu’on est extrêmement fatigué par la maladie ou simplement l’âge. Avec le recul des années je pense même que cette situation se produit toujours et il s’agit pour moi de prévenir, ou valider cette expérience, parfois «  à l’avance  », pour que les patients puissent l’accueillir plus sereinement, et la savourer. Nous ne sommes jamais seuls. Nous sommes toujours accompagnés, à chaque moment de notre vie sur Terre, et en fin de vie, en général (toujours ?) nous avons l’opportunité de le percevoir plus aisément.


Si j’évoque ce dernier point c’est qu’il m’apparait très important que nous sachions que nous sommes accompagnés, la Terre est accompagnée, le monde actuel tout entier est accompagné dans le processus de naissance actuel. Certains peuvent même le percevoir de plus en plus clairement, sous une forme ou une autre, ce qui peut être source de joie ! Et de gratitude !


C’est en tout cas la vision plus claire chaque jour qui émerge en moi, et que je tente de partager ici consciente qu’elle peut ne pas faire l’unanimité ! Mais aussi qu’elle peut en soutenir certains dans une période diffi cile et délicate comme le sont la plupart des accouchements.







Médecin en soins palliatifs - Enseignante de méditation

http://constance-yver-elleaume.com



Livres :

Apprivoiser le dernier souffle, Editions Souffle d’or

Au-delà du dernier souffle, Editions Souffle d’or


Un troisième livre en cours d’écriture chez le même éditeur.

Articles du dernier numéro

31, Rue de la Terre Franche

5310 Longchamps, Belgique

hello@etreplus.be

Tél : 081 43 24 80

  • White Facebook Icon

© 2019-2020 Être Plus. Tous droits réservés.