"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Notre vie a-t-elle un sens ?




Quand j’étais adolescent, les pages d’Albert Camus au début de son livre Le Mythe de Sisyphe me marquèrent profondément ; Camus commence son livre avec ces mots bien connus : « Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie ». Chez un jeune de 17 ans, cette manière un peu dramatique de poser le problème du sens de la vie trouve facilement un écho : ou bien la vie a un sens, ou elle n’en a pas ; et si elle n’en a pas, autant se suicider (1) ! La question du sens de la vie est au cœur des grandes philosophies très certainement et aussi au cœur de nos vies de femmes et d’hommes. On pourrait même affirmer que la question du sens est plus essentielle que la question du bonheur, car je ne puis être heureux si ma vie m’apparait dépourvue de sens.


Bien souvent d’ailleurs, la question du sens de la vie se pose quand ce sens ne va plus de soi, quand la vie nous parait soudainement absurde : à la suite d’un deuil par exemple, ou d’une maladie grave, ou simplement parce que notre routine quotidienne parait soudainement vide de sens. La question surgit alors dans notre esprit, le rendant inquiet : « Ma vie a-t-elle un sens ? » C’est-à-dire « Ma vie vaut-elle d’être vécue ? » ; ou « A quoi bon vivre ? ».


Camus évoque ce moment où l’existence qui semblait aller de soi se fissure : « Il arrive que les décors s'écroulent. Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d'usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme, cette route se suit aisément la plupart du temps. Un jour seulement, le « pourquoi » s'élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement. » (2)


Ainsi, parfois, dans la routine mécanique de la vie quotidienne, la question du sens peut émerger et venir troubler nos certitudes : à quoi bon tout cela ? Quel est le but de tout cela ? Me reviennent en mémoire les mots de William Shakespeare dans Macbeth : « La vie n'est qu'une ombre qui passe, un pauvre acteur qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus. C'est une histoire dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »


Qu’est-ce que le sens ?


Mais qu’est-ce que le sens ? Il peut se comprendre d’au moins trois façons.


  1. D’abord, le sens indique la direction. Si un touriste me demande à Paris « Dans quel sens va-t-on à la Tour Eiffel ? » ; il attend de moi que je lui indique la direction de ce monument. Donc, dans un premier temps, poser la question du sens de la vie consiste à se demander si elle va quelque part. Cette question est problématique d’ailleurs, car si on suit la direction de la vie jusqu’au bout, force est de constater qu’elle va vers la mort (3). Et c’est bien cette perspective qui donne naissance aux philosophies de l’absurde ou tout simplement au « no future » des punk. Evidemment pour un croyant, le sens de la vie mène au paradis, si les prières ont été accomplies comme il fallait bien sûr. On peut bien sûr viser moins loin, et considérer que le sens de sa propre vie pointe vers un nouveau métier, un enfant à naitre, des prochaines vacances en Grèce, une soirée avec des amis… L’homme adulte semble ainsi fait, qu’à la différence de l’animal et de l’enfant, il ne peut s’empêcher de se projeter vers l’avenir, entrainé par son désir ; toujours il pense à demain, au mois prochain, à l’année suivante : l’homme est un être de projet disait Sartre, avec sa conscience orientée vers le futur. Et c’est sans doute ainsi que nous trouvons des directions à notre vie malgré la perspective finale : nous tâchons de ne pas voir trop loin…

  2. Le sens de la vie peut aussi s’entendre comme signification. Que veut dire la vie et ma vie en particulier ? Par exemple, la signification d’un mot que je ne connais pas m’est donnée par un dictionnaire qui va me permettre d’en comprendre le sens. Ainsi, demander la signification de ma vie suppose qu’elle soit intelligible, et que je puisse comprendre pourquoi je vis de cette façon-là et ce que j’en attends. La difficulté est sans doute ici qu’un texte, un mot a du sens parce qu’il renvoie à une signification qui lui est extérieure (le mot « arbre » renvoie à l’idée d’arbre), et que d’autre part, il manifeste une intention de signification (la personne veut dire quelque chose en utilisant le mot arbre : par exemple, elle peut dire « Il faudrait couper cet arbre qui devient trop grand » ). Ainsi, on peut penser que seuls les signes ont un sens (un mot, un texte, un geste, une oeuvre d’art, un rite religieux, un symbole…) et que les choses n’en ont pas (un arbre, une table, une étoile, la mer, une montagne…). Les objets ne veulent rien dire, et ne disent rien. Mais ma vie veut-elle dire quelque chose ? Mes actions ont sans doute un sens prises une à une : le choix de ce métier a pour moi une signification (par exemple être professeur a du sens) ; élever des enfants a du sens aussi (je ressens de la joie à les voir grandir), etc…Mais ma vie dans sa totalité a-t-elle une signification ? Peut-on la considérer comme une sorte d’oeuvre d’art ? Et n’est-ce pas alors à ma mort que les autres pourront comprendre ce sens : « il fut un honnête homme », « son travail était toute sa vie » etc…

  3. Une autre manière de comprendre la question du sens de la vie est de revenir à une des définitions du mot « sens » en français, à savoir les cinq sens : la vue, l’ouïe, le toucher, l’odorat, le goût. Trouver du sens à sa vie n’est-ce pas être capable de jouir de la « saveur » de la vie ? Ne dit-on pas d’une personne qui mène une vie heureuse qu’elle a le goût de vivre ? La vie peut s’avérer amère ou au contraire avoir du piquant (4). Et peut-être aussi que cette étymologie qui nous ramène du côté du sensible nous dit d’une certaine façon que le sens de la vie se trouve dans le contact de nos sens avec le réel, dans l’ici et maintenant, dans le goût d’une pêche un soir d’été, dans la contemplation d’un ciel étoilé, dans le bruit de la vague sur la plage, dans l’odeur du foin fraichement coupé un jour de moisson, dans le contact du vent sur la peau… Ainsi, quand on dit d’une vie qu’elle a du sens, on veut dire tout à la fois qu’elle est orientée, que cette orientation possède une signification et que cette vie a de la saveur.


La vie a-t-elle un sens en elle-même ou doit-on lui donner du sens ?


Mais si la vie a un sens, d’où lui vient-il ? De l’homme ou de la vie elle-même ? Quand j’étais adolescent, je pensais que c’était à moi de donner du sens à ma vie, que cela dépendait de mes efforts, de mon intelligence, de mes actions, mais comme je ne voyais pas comment je pouvais y arriver puisque ma vie devait se terminer par la mort, j’étais parfois plongé dans un profond désespoir. Je croyais que le sens dépendait de mes forces, or je les sentais faibles ou en tout cas insuffisantes pour cette tâche.


Et une des questions essentielles liées au sens de la vie, me semble-t-il, est de savoir si la vie possède un sens intrinsèque ou si c’est à chacun d’entre nous de lui en donner un. On peut penser en effet que l’existence d’un homme n’a de sens que s’il arrive à en extraire à la fois une orientation et une signification. Une maladie ou une agonie, par exemple, peuvent être vécues comme une expérience riche de sens ou au contraire comme une situation absurde selon que la personne sait en tirer un enseignement ou pas.


Prenons le cas d’Etty Hillesum. Avant de mourir à Auschwitz le 30 novembre 1943, elle fut détenue au camp nazi de transit de Westebork situé au nord-est des Pays-Bas. Dans cette situation terrible, elle sut cependant donner un sens à son existence : elle écrit dans ses lettres : « Comment se fait-il que ce petit bout de lande enclos de barbelés, traversé de destinées et de souffrances humaines qui viennent y échouer en vagues successives, ait laissé dans ma mémoire une image presque suave ? Comment se fait-il que mon esprit, loin de s’y assombrir, y ait été comme éclairé et illuminé ? Comment ferai-je pour décrire tout cela ? Pour faire sentir à d’autres comme la vie est belle, comme elle mérite d’être vécue et comme elle est juste – oui : juste (5). » Là où d’autres personnes n’ont vu qu’absurdité, mal, haine, nihilisme, cruauté, Etty a su découvrir un sens et une lumière et son exemple n’est pas unique (6).


Pour certains la maladie est absurde, dépourvue de sens ; pour d’autres, elle est une occasion de grandir. Qu’on pense à Christiane Singer qui a su trouver du sens dans l’agonie elle-même ; elle écrit : « Ce qui est bouleversant, c'est que quand tout est détruit, il n y a pas la mort et le vide comme on le croirait, pas du tout. Je vous le jure. Quand il n'y a plus rien, il n'y a que l'Amour. Il n'y a plus que l'Amour. (7) » Mais la question se pose alors : ces personnes, Etty Hillesum, Christiane Singer, ont-elles su donner un sens à ce qui semblait le plus insensé (un camp de concentration, l’agonie) ou ont-elles su trouver le sens que la vie elle-même possède ? Autrement dit, le sens est-il construit par l’homme ou est-il inhérent à la vie même ?


Mais je sais aujourd’hui que la vie possède un sens en elle-même, que ce sens est paradoxal, que nous n’avons pas à le construire mais à le voir. Etty Hillesum a découvert que la vie est belle, absolument belle, même dans les camps : nous n’avons pas à construire le sens mais à nous ouvrir à lui.


Les sens de la vie : s’ouvrir à la lumière et à l’amour


Croire que l’individu humain peut donner un sens à la vie par ses propres forces sonne sans doute de manière très présomptueuse : ce serait comme vouloir se hisser vers le ciel en tirant sur ses propres bretelles ! La vie nous dépasse bien largement…Le sens de la vie est plutôt comme un courant, comme une force qui nous attire et nous emporte ; il précède l’être humain et son langage.


Les grecs avait donné le nom de « phusis » à la nature, qui vient d’un verbe « phuein » qui signifie croitre, grandir (8). Pour les philosophes grecs comme Aristote par exemple, tous les êtres croissent et tendent vers un but, vers un « télos » : la fleur qui se tourne vers le ciel pour avoir de la lumière incarne ce mouvement du sens ; le poulain qui grandit pour devenir cheval le manifeste aussi. Le sens de la vie d’une chenille c’est de devenir papillon. Au fond, le sens c’est l’être en nous qui veut devenir plus, qui veut devenir être-plus, qui veut atteindre sa complétude. Mais pour l’homme, quel est son télos ? Quelle est la direction de sa vie ?


Pour l’homme aussi, le sens c’est la réalisation de la plénitude, le sentiment de la complétude. Nous sentons en nous cette force qui nous pousse, un désir qui nous cheville l’âme, une soif d’absolu et nous savons aussi si nous sommes lucides, que le monde ne peut contenter ce désir : tout finit par nous lasser. Seule l’infini peut contenter notre manque infini ; seul l’être absolu lui-même peut nous remplir jusqu’à raz-bords. Mais où trouver l’être qui puisse étancher notre soif et répondre à notre appel de sens ?


Comme beaucoup je cherchais moi-aussi le sens à l’extérieur, dans le monde ; mais un jour, en lisant des textes de spiritualités orientales, notamment les livres de Nisargadatta Maharaj, j’ai senti que je devais inverser la flèche de mon attention, que je ne devais pas d’abord la diriger vers l’extérieur mais au contraire vers l’intérieur. En tournant mon regard vers le centre de ma conscience, je me suis trouvé soudainement relié avec cet être plein que je cherchais depuis tant d’années dans le monde. Et j’ai découvert que paradoxalement le but, le telos de notre vie est en nous. Il nous faut revenir à notre vraie nature, à l’origine de notre subjectivité. L’origine nous donne notre orientation (origine et orientation ont la même étymologie).


Ainsi, le premier sens de notre vie commence par un retour vers soi, une intériorisation, une prise de conscience que nous sommes reliés à une Présence qui nous dépasse et nous embrasse. Une fois ancré dans cette Présence, la question du sens ne se pose plus, ou en tout cas, elle se pose différemment, car la Présence est le sens ; elle valorise la vie du tout au tout ; elle est la valeur infinie, le sens intégral. Cela parait mystérieux, et ça l’est certainement car nous touchons là à un mystère total que nous ne comprenons pas, mais en même temps c’est une expérience très concrète et très simple. Le sens de la vie est d’abord de s’éveiller à LA VIE ; et ce sens m’ouvre à ce qui est au-delà de mon moi, au-delà de mon ego.


Et ici alors, en découvrant cette Présence, nous cessons de nous agiter comme des hommes égarés à la recherche d’un sens ; ici, la question du sens est résolue car la vie, la conscience n’a pas de sens particulier ; on peut dire qu’elle n’a plus de sens si on veut, parce qu’elle ne renvoie qu’à elle-même. Chaque instant est le sens ; le présent est le télos, le but. Nous n’avons plus à chercher dans le futur un sens ; la vie de chaque instant est le sens. Et dès lors il n’y a plus de direction à chercher, ni de signification à déchiffrer. Il y absence de sens parce qu’il y a trop plein de sens. Christiane Singer le disait en ces termes : « La vie n’a pas de sens, ni sens interdit, ni sens obligatoire. Et si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle va dans tous les sens et déborde de sens, inonde tout. Elle fait mal aussi longtemps qu’on veut lui imposer un sens, la tordre dans une direction ou dans une autre. Si elle n’a pas de sens, c’est qu’elle est le sens (9) ». Autrement dit, nous n’avons pas à donner ou construire un sens, mais à habiter le sens même de la vie, ce qui est possible quand on s’éveille à la plénitude de la Présence de la vie.


Nous pouvons alors jouir par tous nos sens de la grandeur de la vie ; comme le disait Alan Watts : « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, une vie qui a un but n'a pas de contenu, pas d'intérêt. Elle court sans cesse et passe à côté de tout. Sans se presser, la vie sans but ne rate rien, car ce n'est que lorsqu'il n'y a ni but ni urgence que les sens humains sont pleinement ouverts pour recevoir le monde... » Et ce sont alors nos sens en effet, nos yeux, nos oreilles…qui vont revivre aussi, car en habitant la Présence, nous pouvons goûter la saveur sacrée de chaque moment : tout prend sens : le vol de l’oiseau dans le ciel, cette ombre sur le mur, le bruit de la ville, le goût de la fraise… Le monde entier nous fait entendre sa mélodie adorable. Il se remplit de sens, et « inonde tout » en effet. Et en même temps, ce sens est incompréhensible, énigmatique : il est orienté et il est signifiant certes, mais aucun langage ne peut le saisir, aucune pensée ne peut le capter. Le monde ressemble à une oeuvre d’art dont la beauté toujours nous échappe.


Mais je rajouterai qu’il y a aussi un autre sens, non pas vers l’origine cette fois mais vers le monde, vers les humains, vers les vivants. Platon disait que tout est dirigé par le Bien, qui nous précède. Une fois qu’on s’est éveillé à cette Présence, il devient clair que le sens de la vie est de faire rayonner dans le monde la capacité d’amour au cœur de l’être. Incarner le Bien autant qu’il est possible, ou au moins plus modestement, ne pas faire de tort aux êtres sensibles, me parait être le sens de la Présence. Car tout est Un en son cœur ; rien n’en est exclu ; pas un homme, pas un animal, pas un brin d’herbe, tout devient digne d’attention et d’amour, car tout est relié.


Le sens, finalement, c’est sans doute cela : s’ouvrir à la source lumineuse et aimer, c’està- dire être relié au tout.









Pour aller plus loin : http://eveilphilosophie.canalblog.com


(1) Et le suicide n’est pas un mal à prendre à la légère chez les jeunes, il est la deuxième cause de décès chez les moins de 24 ans : « En France, il représente 16 % des décès entre 15 et 24 ans et 20 % chez les 25-34 ans. 2,9 % des jeunes de 17 ans – soit 250 000 jeunes – ont déclaré avoir déjà fait une tentative de suicide ayant entraîné une hospitalisation. » Article de Par Pascale Santi dans le journal Le Monde du 17 mars 2020.


(2) Camus, Le mythe de Sisyphe.


(3) A noter aussi que le sens de la vie est différent du sens de ma vie, car si ma vie se termine un jour, la vie, elle, continue au-delà de ma mort ; le monde et les êtres vivants ne s’arrêtent pas avec notre dernier souffle.


(4) Voir Jean Grondin, Du sens de la vie, Bellarmin, 2003.


(5) Une vie bouleversée. Journal 1941-1943, Paris, Seuil, p.201.


(6) L’écrivain et résistant français, Jacques Lusseyrand, aveugle depuis l’âge de huit ans, raconte que, dans le camp de Buchenwald où il faut détenu de 1944 à 1945, un de ses compagnons Jérémie rayonnait de joie : « Jérémie donnait l’exemple : il trouvait de la joie en plein bloc 57. (…) Et il en trouvait en si grande abondance que nous la sentions, lui présent, monter en nous. (…) Jérémie n’était pas heureux : il était joyeux. »Jacques Lusseyrand, Le monde commence aujourd’hui, Silène, 2012.


(7) Christiane Singer, Derniers fragments d'un long voyage,


(8) Voir les profondes analyses de Jean Grondin, opus cité.


(9) Christiane Singer , Où cours-tu ? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi ?





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