"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Je regarde les gens



Être seul. Egoïstement. Parce que nous sommes faits de solitude.


Je suis fait de contacts, bien sûr. Je suis fait d’humanité, bien sûr. Je suis fait de liens, bien sûr. Oh, oui, tout cela. Bien sûr. Mais. Être seul. Parce que je suis fait de pensées. De songes. D’un chemin vers moi, mon histoire, mon enfance, mes amours. Être seul. Un temps.


A l’instar des cartes du Tarot qui explorent le passé, le présent et le futur, j’explore, en solitude, mon passé, mon présent, mon futur. Seul, je le suis, dans ce coin de territoire précieux. Mon Royaume de vents et de mer. En bordure de Méditerranée. Royaume de tempêtes et de lumières. Sur la frontière qui sépare la France et l’Espagne. Cerbère, dernier village français. Portbou, dernier village espagnol. Au point précis de la borne 601. Au-dessus des falaises. Et la mer. Et le ciel. Et le vent. Et les pierres. Et les bateaux. Et moi.


Je regarde les gens.


Une plage discrète de Portbou permet de se baigner nu. J’aime me baigner nu dans cette crique. Liberté océanique. Poisson. Dauphin. Je suis Univers. Un homme et une femme s’asseyent non loin de moi. Sur les galets. Ils ont une quarantaine d’années. Lui, se déshabille. Il se met nu. Avec délicatesse. Elle pas. Je les vois se parler. Elle fait un signe de la tête. Un signe qui dit « non ». Il insiste d’une caresse sur ses cheveux noirs très courts. Je n’entends pas leurs mots. Je laisse le vent m’apporter leurs images. Il accueille la femme dans ses bras. Il caresse ses épaules, son visage, ses joues, son dos, ses petits cheveux noirs très courts. Je crois qu’il est en train de lui dire des mots comme « Tu es belle. Tu n’es pas obligée. Fais comme tu veux. Tu peux. Parce que tu es très belle, mon Amour. Sens-toi libre. » Alors, lentement, la femme laisse glisser ses habits, sa robe et le reste. Je ne regarde pas. Je regarde la mer. Ils entrent dans l’eau. A tâtons. Les galets font mal aux pieds. Ils se serrent l’un contre l’autre. Nus. Dans l’eau. A l’instant où ils se détachent pour entrer dans la mer, j’aperçois le buste de la femme. Sans sein. Deux déchirures. Deux explosions. Je comprends. Ses petits cheveux noirs très courts. Je comprends. Je voudrais ne plus exister pour laisser cette femme et cet homme s’embrasser seuls au monde. Laisser ces deux-là à leurs courages, à leurs audaces. A leur Amour. Nous ne savons rien de la vie des gens.


Je regarde les gens.


Je suis dans le train qui me conduit de Banyulssur-Mer à Cerbère. Je reviens d’avoir été faire quelques emplettes. Le train s’arrête trois minutes. Sur le quai, un couple. Ils ont cinquante ans. Elle a les cheveux blonds. Lui, les cheveux noirs. Ils se tiennent par les yeux, les mains, les doigts et le corps. Ils s’embrassent avec leurs masques chirurgicaux bleus. C’est toujours le Covid. De s’embrasser sur les lèvres coûterait cent-trente-cinq euros d’amende pour celui qui ne porte pas de masque même sur le quai de la gare. Ils s’embrassent avec leurs masques. Mais c’est trop difficile. Trop douloureux. Ils enlèvent leurs masques. Ils se donnent leurs lèvres. Ils se donnent leurs baisers. Ils se donnent leurs yeux. Elle entre dans le train. Lui, reste sur le quai. Lui, ses yeux se vident. Ses yeux se perdent. Ses yeux sont perdus. On pourrait y plonger et découvrir les Abysses, les tréfonds, les arcanes marines. Il ne pleure pas. Non. Il est perdu. C’est pire. Les portes du train se referment. Elle s’installe non loin de moi. Je ne la vois pas. Je ne vois que lui. Sur le quai. Et ses yeux qui racontent des choses comme « Sans ta présence, je ne suis plus rien. Non, ce n’est pas vrai. Je suis encore quelque chose, mais quelque chose qui ne vit pas, quelque chose qui se noie, quelque chose qui est vain, quelque chose qui n’a pas de sens. Te voir partir, sur ce quai, c’est difficile. Et cette difficulté est proche de la mort. » Le train se met en marche. Paralysé, sur le quai, il ne bouge pas. Ses yeux sont deux gouffres immenses. Nous ne savons rien de la vie des gens.


Je regarde les gens.


Je marche dans la montagne. Je chevauche la frontière. Entre la France et l’Espagne. C’est un jeu. La frontière est un jeu. Tantôt en France. Tantôt en Espagne. Au loin, le Cap de Creus cher à Dali. Je suis libre. Dans mon sac à dos, une bouteille d’eau, la clé d’un gîte, mes papiers, de la crème solaire, mon chèche Touareg pour me protéger du soleil. Au détour d’un sentier, quatre jeunes garçons. Ils marchent vite. Ils portent un bagage menu qui tient dans un sac en plastique. Ils parlent dans leurs téléphones portables. Ils ont vingt ans. Ils ne sourient pas. Ils marchent plus vite que moi. Ils courent. Ils descendent vers Cerbère. Par la sente dénommée « Le Sentier des douaniers ». Un hélicoptère déchire le ciel. Je ne réalise pas ce qui est en train de se passer. Je comprendrai plus tard. J’arrive à Cerbère. Je traverse le village. Par le Riberal. La plage. La gendarmerie est là. Les quatre garçons sont interpellés. Sacs au sol. Les gendarmes se tiennent à distance. Les uns tentent de passer la frontière. Les autres gardent la frontière. Mes yeux se perdent vers le bateau de plongée « Cap Cerbère ». L’embarcation PV B39120 quitte le port. A son bord, une dizaine de plongeurs. Deux hommes pêchent sur la jetée. Une femme nage dans la baie. Nous ne savons rien de la vie des gens.


Je regarde les gens.


Se retirer. Être seul. Egoïstement. Le couple nu dans la crique de Portbou. Les amoureux sur le quai de la gare de Banyuls. Les migrants ceinturés de gendarmes. Nous ne savons rien de la vie des gens. Nous sommes des escales. Des frontières. Des abîmes. Des éphémères. Chacun de nous livre une bataille qu’il est le seul à connaître.


Marcher. Seul. Mettre un pied devant l’autre. A la frontière de la pierre et de l’eau. Au rendezvous de la ligne pure entre la mer et le ciel. Interroger ses batailles. Chacun de nous livre une bataille qu’il est le seul à connaître. Nous ne savons rien de la vie des gens. Nos blessures. Nos Amours. Nos migrations.


Soyons tendres.


Toujours.











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