"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Caresser la pierre



Septembre. Insensiblement. La lumière décroit. Elle décroit depuis quelques semaines. Aujourd’hui, c’est plus net. A pas de renard, les soirées d’été se sont fait plus courtes. Septembre. Au volant de ta voiture, tu songes aux couleurs de l’été. Aux espaces explorés. Aux amis rencontrés. Aux pas de ton enfant près des coquelicots. Aux nages de ta filleule, ses brassards orange dans la piscine bleue. Aux jeux de ton compagnon avec les chiens et les bouts de bois lancés dans les prairies. Aux photos de ta compagne prises dans le soleil couchant. Sunset. Septembre. Insensiblement. Refermer l’été. Un feu rouge arrête ta voiture. Tu baisses le volume de la radio. Tu veux goûter encore le silence des montagnes, des sentiers, des lacs, des draps d’or après une nuit d’amour. Tu interroges les plus beaux moments de ton été. Tu interroges l’instant le plus fort. Celui qui t’a fait grandir.


Je suis comme toi. Septembre. Insensiblement. J’ai l’âme riche de déjeuners sous les arbres, de villages merveilleux, de famille, d’amis et de vent. Septembre. Je cherche le moment le plus fort de mon été. Je tente de lui donner du sens.

Pour entrer dans l’année.


Je vais te confier le moment le plus fort de mon été. Puisses-tu en prendre soin. Alors, voilà. Cet été, je me suis rendu dans la maison d’un ami. Dans un village improbable. Au bout d’un chemin. A travers pins et montagnes. Je savais mon ami « fragile ». Il s’était confié à moi quelques semaines plus tôt. Il m’avait expliqué qu’il était « au bout du rouleau ». Un travail éreintant. Des enfants et petits-enfants aux têtes pleines de cheveux et aux mains pleines de doigts. Des amours aux multiples vibrations.


Et puis, disons-le, de longs mois de télétravail et de carences sociales.


Il m’attendait. Short. T-shirt blanc. Sandales. Chapeau de paille. Pas rasé. Les cheveux fous. Il a porté mes bagages. Jusqu’à l’entrée de ma chambre. Et nous avons pris l’apéro. Du saucisson tranché avec un Opinel. « Je l’ai depuis quarante ans. Tu te souviens quand on allait chez les scouts ? » Une bouteille de rosé. Et des olives à l’ail. « Je suis fragile » m’a redit mon ami. « Cette année m’a épuisé. Ici, je me sens bien. Je me repose. Je bricole dans la maison. Ça te plairait de bricoler avec moi ? » J’ai dit « Oui ».


Le lendemain, nous dégagions ensemble, à coups de marteaux et de burins tendres, une ancienne cheminée de pierre ocre badigeonnée, sans délicatesse, avec du béton gris. « Regarde comme la pierre est belle en-dessous de ce béton… » Oui, la pierre est belle. Elle raconte l’histoire des hommes qui l’ont portée, taillée, travaillée, aimée. « Écoute la pierre » m’a dit mon ami. Alors, nous avons écouté la pierre.


Quelqu’un, un jour, a enfermé cette pierre dans un désastre de béton. « C’était une erreur… » Aujourd’hui, la pierre revit. Elle raconte les coquillages et le sable, le soleil et la lumière. « Quand tu penses au travail des anciens pour lui avoir donné cette forme, cette force... » Oui, le travail des anciens. Leurs outils sans électricité. Caresser la pierre. De la paume. Et du bout des doigts. Des yeux aussi. Comme on caresse les seins d’une amoureuse. Comme on caresse le ventre d’un amoureux. Caresser la pierre, plonger dans les méandres de ses tourelles, fossiles ammonites et cérithes, de ses grains, ses éclats, ses perfections, ses brisures.


Caresser la pierre.


« Regarde, le coquillage. Dans la gangue de calcaire. A ses retrouvailles, je rassemble mes parties éclatées. A ses retrouvailles, je lèche mes blessures. A ses retrouvailles, j’interroge la pierre et le ciment » me dit mon ami.


Revenir aux fonds des mers. Parler aux coquillages, aux squelettes d’animaux marins. Écouter quarante-cinq millions d’années. La perfection de l’univers.


Mon esprit devient ammonite, tourelle et cérithe. Je suis la pierre ocre. Je pense aux êtres qui n’ont pas pris soin de moi, cette dernière année. Je suis le béton gris. Je pense aux êtres dont je n’ai pas pris soin cette dernière année.


Je suis la pierre ocre. Je suis le béton gris. Je suis la main qui badigeonne la pierre noble. Je suis la truelle, l’outil. Je suis le béton mal dressé, dégoulinant, sans âme. Je suis la main qui abime. La main qui soigne. La main qui casse.


La main qui rénove. Mes pensées se tordent. Je suis la pierre ocre. J’ai besoin que l’on me délivre de mes bétons. J’ai besoin que l’on me caresse. Je suis le béton gris. Cette année, je vais œuvrer à enlever le béton autour de moi. Cette carapace. Retrouver la pierre. La beauté. L’authenticité.


Caresser la pierre. Comme la peau de l’être aimé. Comme le pelage d’un animal -celui qui écoute nos larmes aux nuits les plus sombres. Caresser la pierre. Comme sa propre peau parfois. Je suis millénaire. Je suis poussières de coquillages et squelettes d’algues fines. Dans mes yeux, vibre l’univers.


« Regarde, la pierre s’est fendue. Ça a dû faire du bruit ce jour-là ». L’immense pierre ocre est fendue en son milieu. Une fissure d’un centimètre. « Cette fissure est belle aussi » me dit mon ami.


Alors, l’homme fragile a ouvert un sac de chaux. Il a posé le contenu de cinq tasses de chaux brune dans une brouette. Il a ajouté dix tasses de sable jaune. Il a mélangé la chaux et le sable. Il a rajouté de l’eau. Avec une truelle langue de chat, il a glissé le mélange dans la blessure de la pierre. « Ça lui fera une belle cicatrice. Brillante de vie. »


Je suis la pierre ocre. Je suis le béton gris. Je suis la cicatrice. Je suis le mélange de chaux, de sable et d’eau. Mon esprit est tourelle. Il s’enroule sur lui-même. Monte des fonds marins. Millénaire.


Septembre. Insensiblement. Le feu, pour ta voiture, devient vert. Tu enclenches la première. Tu passes la deuxième. Tu entres dans la circulation. La ville. Tu as retrouvé le moment le plus fort de ton été. Tu n’en parleras à personne. C’est intime. C’est précieux. Une promesse de toi à toi. Septembre. Insensiblement. Tu te parles. Pour entrer dans l’année. En pleine confiance.


Caresser la pierre.


Caresser la vie.









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