"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Transmettre, serait-ce donner le goût d’une intensité surgie de l’intérieur ?



"Ce ne sont pas des contenus qu’il faut transmettre. Les Dieux se rient de nos théories... C’est une manière intense d’être. Ce qui manque le plus à notre vie d’aujourd’hui, c’est cette intensité surgie de l’intérieur. Il faut en donner le goût. Et ce goût surgit dans la rencontre de personnes vivantes. Chacun est dans une telle richesse !

Mais il faut que cette richesse soit réveillée. La transmission, c’est cette attention portée à un autre, qui fait qu’en lui surgit le meilleur de lui-même." (1)



Maman, qu’as-tu compris de la vie ?


Je la retrouve comme chaque jeudi, dans le home où elle a choisi de vivre depuis quatre années ; nous partageons le repas de midi avec les résidents valides. D’abord une prière puis un « bon appétit » lancé joyeusement par le prêtre.


Nous rentrons dans sa chambre, décorée de ce qui lui semble essentiel aujourd’hui à 90 ans : un crucifix, quelques peintures et icônes qu’elle a peintes, des photos de famille, une dizaine de livres et son piano. Sur son bureau, de l’encre de Chine, des plumes Sergent-Major, des pinceaux et du papier lui permettant de copier en calligraphie – ce qui lui donne encore envie de vivre – des phrases inspirantes de religieux et de philosophes. Puis, avec douceur, ou le plus de douceur dont je suis capable, je lui demande :


- Maman, qu’as-tu as compris de la vie, qu’est-ce qui te semble important et qui pourrait nous aider dans nos existences Anne et moi, que tu pourrais nous transmettre en tant que maman à nous tes filles ?


- … Je n’ai rien à transmettre, me répond-elle, semblant perdue par ma question… Perdue et inquiète, exprimant dans son non-verbal, qu’il ne fallait surtout pas insister…


Ce n’était pas la première fois que j’abordais cette question, laissée à chaque fois sans réponse… De quelles peurs était-elle traversée ? Qu’est-ce qui l’empêchait de me parler de cœur à cœur ? Au fond de moi, j’acceptais difficilement son refus de nous partager le fruit de toute une vie. J’estimais alors que c’était un devoir de parents…


Maman est partie quelques mois plus tard, dans le silence de ce qui la faisait vivre…


Je ne suis pas experte de la question de la transmission, juste traversée par un questionnement surgi il y a déjà de nombreuses années, du chaos de ma vie et de notre histoire familiale, de ce qui s’est transmis de ces silences… Je suis mère et grand-mère et j’ai besoin d’en savoir un peu plus…


L’âge de la transmission


De nombreuses traditions anciennes ont préservé vivante la spécifi cité des étapes de vie ; celles-ci se présentent dès lors comme des repères, des phares et rappellent aux membres de la communauté leurs responsabilités. Ces cadres premiers m’intéressent tout particulièrement et varient assez peu, dans leur ensemble. A titre d’exemple, Christiane Singer nous parle des phases de vie selon les Védas (2). Ainsi, de la naissance jusqu’à l’âge de 21 ans, c’est le temps de l’enfance – on ne parle pas d’adolescence. L’enfant sera pris en charge, il va apprendre, explorer, expérimenter, toucher à tout, essayer mille choses avant de décider. De 21 à 63 ans, c’est l’âge adulte. Celui-ci va développer son potentiel, créer une famille, effectuer le choix d’une profession parmi toutes celles qu’il aura pratiquées dans sa jeunesse. L’ego se déploie. C’est la plus longue période du « voyage », durant laquelle il va s’ouvrir à l’action, la passion, le savoir et le pouvoir. 63 ans est l’année du grand sommet, selon cette religion !


Puis, l’être humain s’engage dans le troisième âge, il se prépare à abandonner les liens terrestres, chemine dans son intériorité, réalise un bilan de vie pour mieux s’unifi er mais aussi, pour en extraire l’or qu’il va pouvoir transmettre. Il a vu grandir et s’établir ses enfants. Le troisième âge est ainsi essentiellement le temps de la transmission de ce qu’il y a de plus personnel en nous, explique Jacques Gauthier (3). C’est l’âge d’assumer son passé, d’accueillir sa fragilité, de réfléchir à la mort.


Et quand il se sent prêt, il entre dans la quatrième étape, se retire de l’action, demeure désormais dans quelque lieu solitaire. « La vieillesse cesse d’être honnie et crainte, et constitue alors l’apothéose que chaque pèlerin de la vie appelle de ses vœux » (2).


« Ne laisse aucune trace de ta souffrance sur cette Terre, si tu veux vraiment faire quelque chose pour ce monde » (4)


Christiane Singer nous invite à nous alléger, au fil de notre vie, afin que nous léguions le plus beau des cadeaux que nous soyons, un cœur aimant, délesté des scories des blessures, de nos tristesses, de nos colères, de nos rancunes, de nos peurs... Cet élagage nous convie à descendre en nous. Qui suis-je ? Qu’ai-je transmis à mes enfants, mes proches, mais aussi à ceux envers qui j’ai une responsabilité, à ce jour ? Qu’ai-je reçu de mes parents, de mes lignées ? Qu’aimerais-je transmettre à mes descendants ? Quelle est ma part de conscience dans ce flambeau de vie reçu et à transmettre ? Comment éveiller ma conscience, offrir les cadeaux de mes moissons, alléger les fardeaux reçus ? Mais surtout, comment s’opère la transmission ?


Celle-ci nous force à nous rencontrer, rencontrer notre part intime, à sortir de nos vies en surface… On ne transmet pas du discours, des paroles… Mais alors, quoi ? Un travail de discernement nous appelle.


Quelles parts de notre Être va maintenant s’offrir à nos descendants ? Nous détenons un patrimoine économique, mais aussi génétique, un état de santé que nous avons bien traité ou malmené ; nous sommes « construits » de corps subtils comme le mental, l’émotionnel, l’éducation, la culture, une histoire, des lignées, et opérons un cheminement spirituel… Bref, ce patrimoine est matériel mais aussi immatériel et spirituel.


Lorsque je pérégrinais sur un des nombreux chemins parcourus depuis quinze ans, je découvris cette pensée d’un auteur inconnu, punaisée à l’entrée d’un hébergement : « Ne parle jamais de Dieu si on ne te le demande pas ; mais vis de telle sorte qu’on te le demande » …


En effet, que transmettons-nous de nous dans notre manière de vivre ? Quelles sont les valeurs qui nous sont essentielles, comment les incarnons-nous concrètement dans notre vie ? Qui sommes-nous lorsque nous nous élaguons peu à peu de notre personnage social, de nos métiers, de nos émotions, de notre caractère, de nos pensées, de notre histoire individuelle, de notre apparence physique pour toucher au cœur de notre Être ?


Peut-on transmettre son expérience ?


François-Xavier de Villemagne (5) s’interroge : « Faut-il donc que chacun retombe dans les mêmes ornières ? Pourquoi est-il si difficile de transmettre son expérience ? » Parce que l’expérience doit se vivre, on ne peut en faire l’économie ! L’expérience nous transforme, nous transmute même et c’est cet être transmuté qui entrera en lien et en transmission.


Durant notre longue traversée de la vie, nous trébuchons et nous relevons de nombreuses fois. Nous glanons de merveilleux fruits de ces chutes, mais aussi, nous nous élaguons de nos scories. Il fut un temps où j’aurais bien déroulé un tapis rouge sous les pas de mes petits enfants, pour « qu’il ne leur arrive rien » (de grave, sous-entendu), pour qu’ils ne souffrent pas ; mais avec le plus grand des risques : c’est qu’il ne leur arrive justement rien. J’étais mue par cette peur que le fracas familial – suicides et addictions qui ont sévi depuis plusieurs générations – se transmette dans les lignées suivantes. Il me fallait dès lors apprendre à vivre pleinement cette manière intense d’être afin d’ouvrir leur horizon de vie pour qu’ils puissent la vivre à leur tour sans réserve, quels qu’en fussent les obstacles, voire, les épreuves les plus difficiles et éprouvantes.


Lors de mon premier pèlerinage, j’avais été accueillie par un couple d’agriculteurs, très engagés dans divers domaines de la vie. L’échange du soir avait porté justement sur la question de la transmission. Parents de trois enfants, ils souhaitaient leur communiquer cinq valeurs essentielles pour eux : le travail et le courage ; l’amour et le sens du couple ; le sens de la famille ; la foi ; le sens des autres et l’ouverture à la différence. Ils me témoignaient que l’on ne peut les transmettre qu’en les vivant au cœur des actes concrets du quotidien. Pour se faire aider, ils s’étaient impliqués dans un groupe de réflexion où ils trouvaient soutien, entraide, compréhension, mais aussi, où ils apprenaient comment incarner au quotidien leurs valeurs et engagements spirituels.


Il semble souvent important de rejoindre une collectivité, qu’elle soit religieuse, spirituelle ou laïque afin de cheminer et croître dans ce travail. Il peut ainsi se construire une cohérence entre paroles et actions, sans rien attendre en retour, sans opérer un contrôle. Nous ne transmettons pas dans l’espoir de créer une « copie conforme » de nous-mêmes mais en autorisant et laissant une place à l’erreur qui, comme l’épreuve, est initiatique.


Cet été, j’étais allée rendre visite à un ami, Jacques, dans le Sud de la France. J’aime beaucoup découvrir le chemin de vie des gens. En abordant la question de la transmission, il me partagea une très belle métaphore de celle-ci et illustra l’importance de ne rien attendre de nos actions. Un cultivateur qui prend la décision de planter une oliveraie, plantera pour la génération future car cet arbre pousse très lentement.


Il devra pour ce faire, donner beaucoup d’amour à son travail et à ses oliviers, les protéger contre les lapins, les sangliers, le mauvais temps… etc. Mais il ne récoltera rien (de matériel, s’entend) de son vivant car l’olivier atteindra sa maturité fructifère vers 30 ans. Une plantation d’oliviers peut vivre entre 150 et 200 ans !


S’il semble dès lors que ce ne sont pas les discours, ni les paroles, ni les expériences qui se transmettent, mais bien cette « intensité d’Être » dont parle Christiane Singer, comment dès lors s’éveiller, faire croître et transmettre cette intensité d’être ? Et qu’est-ce concrètement une intensité d’être ? Comment rencontrer notre Être profond ?


Les rites d’initiation


Depuis quelques années, nous observons, dans le monde occidental, un ensemble d’associations proposant des rituels de passage et d’initiation, permettant aux participants de « se verticaliser dans leur dimension sacrée, spirituelle (comme par exemple des séjours dans le désert, en montagne, en forêt, ou encore par des marches thérapeutiques pour des jeunes délinquants…etc », disparus de longue date dans nos cultures, comme l’explique Annick de Souzenelle (6). C’est en les réinventant que l’individu réintègre son groupe social, marque une étape primordiale dans sa vie et se relie à sa spiritualité. A titre d’exemples, et sans être exhaustive, voici quelques mouvements existants et œuvrant en Belgique : Les Tentes Rouges (rituels de passage des différentes étapes du chemin de la féminitude) ; Woman Within® (encourager les femmes à communiquer leur pouvoir intrinsèque dans leurs relations, familles, lieux de travail et communautés) ; MKP – Man Kind Project® (initiations à la masculinité, mouvement de développement personnel pour les hommes) ; les rituels chamaniques et celtiques, …etc. Nous pouvons citer également l’association Grands-Parents pour le climat ; c’est encore cet engagement précieux de grands-parents envers leurs petits-enfants pour leur permettre de se relier à leur lignée et à la force de vie qui la traverse, rendue vivante par la vibration de l’amour.


La démangeaison des Ailes !


En guise de conclusion, je voudrais vous offrir cette merveilleuse pensée de Jean-Yves Leloup (7) : « Il y a en l’homme une démangeaison des ailes, un besoin d’infini que seul l’infini peut combler » ! Et si la transmission était d’éveiller nos enfants et petits-enfants, et toute personne avec qui nous sommes en lien, à ce souffle d’or, cette « démangeaison des ailes », cette sublime transmission spirituelle lovée dans notre intensité intérieure ? Nous sommes tous des messagers les uns pour les autres.


Je terminerai en remerciant infiniment toutes ces belles âmes qui ont inspiré l’écriture de ce dossier, et dont vous trouverez traces dans la bibliographie ci-dessous. L’écriture est un outil de transmission.


Pour poursuivre la réflexion :


Plusieurs livres traitant de la transmission ont accompagné mon chemin de vie depuis de nombreuses années ; outre ceux déjà cités dans les pages qui précèdent, voici une petite sélection, sachant qu’ils n’éclairent pas la totalité de cette réalité bien complexe. Céline Anaya Gautier (Dis maman, c’est encore loin Compostelle ?, Le Passeur, 2015), Franco-Péruvienne, part marcher avec son fils de 7 ans ; c’est l’âge pour les jeunes guerriers des Andes de choisir un rite initiatique afin de quitter l’enfance et devenir un petit homme. Il choisira dès lors d’aller jusque Compostelle, soit 1200 kilomètres qui le transformeront tout au long de ces deux mois de marche. Avec Anne Ancelin- Schützenberger (Aïe, mes aïeux, Desclée de Brouwer, 1993), nous entrons dans la chaîne des générations, comme si nous avions parfois à payer les dettes du passé de nos aïeux par une sorte de loyauté inconsciente ; pour Stéphane Audouin-Rouzeau (Quelle histoire, Seuil/Gallimard, 2013), la guerre fracasse les relations pères-fils sur trois générations. Le vacarme n’est plus, écrit-il, celui des armes mais celui du drame, et les familles sont ainsi des champs de batailles ; dans son enquête qui dura 7 ans, Nina Canault (Comment payet-on les fautes de ses ancêtres, Desclée de Brouwer, 1998) découvre que « la faute » est une carence de paroles sur le traumatisme, qui peut produire des effets dévastateurs sur plusieurs générations dans les lignées humaines ; Boris Cyrulnik (Le murmure des fantômes, Odile Jacob, 2003) raconte comment le fracas du passé murmure encore chez le grand enfant qui tisse de nouveaux liens affectifs et sociaux ; Serge Tisseron (Nos secrets de familles, Histoires et modes d’emploi, Ramsay, 1999) montre que les secrets de famille peuvent agir sur plusieurs générations, mais aussi comment les découvrir, nous familiariser avec eux et éviter qu’ils ne pèsent sur la vie de nos enfants. Et pour terminer, un ouvrage réalisé sous la direction de Michel Gad Wolkowicz (La transmission en questions(s), Editions In Press, 2020) reprend un ensemble d’enjeux analysés par 60 intellectuels de référence, et croise les disciplines de la psychanalyse à la littérature, en passant par le droit, l’histoire, la géopolitique, la bio- éthique, l’intelligence artificielle, l’analyse des cultures et des idéologies, la pensée juive, les arts.


Au-delà de questionner nos aïeux et éclairer ainsi les ombres des histoires qui nous précèdent, ce qui est, à mon sens, un travail d’allègement indispensable afin d’en atténuer le poids pour les générations qui nous suivent – les lectures conseillées en témoignent –, il est de notre mission de vie d’offrir notre poussière d’étoiles, comme j’aime à dire, à ceux qui, par notre existence même, ont reçu le don de la vie. Nous sommes toutes et tous détenteurs d’une parcelle de Vérité, d’expérience, de connaissance, d’amour. Il nous est demandé d’en faire Don à l’Humanité.











 

Bibliographie


(1) La transmission de l’essentiel : https://www.tree2share.org/article-2183-christiane-singer-la-transmission-de-lessentiel/?fbclid=IwAR2eHZh-GLgmkQLOUWoHmW5bBXIxuDJiGi7mlg8eQuxTQyDBMCrToIbAWIo

(2) Christiane Singer, « Les âges de la vie », Albin Michel, 1983.

(3) Jacques Gauthier, « Les étapes spirituelles selon les âges », in « Sources », trimestriel, n° 52, Novembre 2021.

(4) Christiane Singer, « Derniers fragments d’un long voyage », Albin Michel, 2007.

(5) François-Xavier de Villemagne, « Pèlerins d’Orient », Transboréal, 2003.

(6) Annick de Souzenelle, « Pour nous aider, les saints se retirent », in « Sources », trimestriel, n° 52, Novembre 2021.

(7) Jean-Yves Leloup, « La sagesse qui guérit », Albin Michel, 2015.