"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Révolution spirituelle, révolution tisserande ! par Abdennour Bidar



Être plus Comment « être plus » sans nous relier à tout ce qui nous met en croissance, nous fait grandir en humanité, nous ouvre à plus grand que notre petit ego  ?


Parmi ces liens nourriciers, il en est trois en particulier que nous ressentons aujourd’hui comme d’autant plus vitaux qu’ils sont terriblement en souffrance. Je veux parler du lien à la nature, du lien aux autres et du lien à soi. Dans Révolution Spirituelle ! j’appelle ce triple lien les trois liens d’or :


Ce sont bien trois liens, en effet,

En particulier trois liens sacrés

Qui nous unissent à elle,

La grande Énergie spirituelle,

Qui circule dans tout l’univers

Venant du plus haut même que les sphères

Où vivent des anges de lumière.


Trois liens d’or

Qui réveillent

Le Dragon qui dort

D’un trop long sommeil :


Le Lien à soi,

Vers cette Énergie

Au cœur du moi

Trop petit ?


Le Lien à autrui,

Vers la même Énergie

Trouvée par l’émotion

De la compassion,


Le Lien à l’univers,

Qui dans notre chair

Révèle cette même Énergie

Comme unité de tout ce qui vit.


Trois directions

Vers trois puits sans fond,


Trois secrets sans âge,

Trois océans sans rivages, 


Où l’on peut puiser à l’envie

Puiser sans jamais les épuiser

Une vitalité illimitée !


Où l’on peut à l’envie,

Puiser sans jamais l’épuiser,

L’eau de la suprême Énergie !


La poésie  ! Un poème  ! Quelle idée étrange à priori pour le philosophe que je suis d’avoir voulu faire rimer la langue et la rythmer, moi qui ne m’en servais auparavant que pour argumenter  ! Mais la poésie m’a libéré, elle m’a permis de faire passer un souffle. Elle m’a permis de chanter une espérance, d’ouvrir des horizons pour l’élan vital, l’action et plus seulement la réflexion. Elle m’a permis aussi, dans d’autres vers et strophes que ceux-là, de faire réfléchir et s’indigner sur notre crise de civilisation, que dis-je, sur l’impasse d’une civilisation aussi puissante technologiquement qu’elle est vide spirituellement  ! Avec, au cœur, de l’impasse, la «  mère de toutes les crises  », la crise gravissime de ce triple lien  d’or : le lien à la nature est rompu, nous vivons au plus loin d’elle dans des Cités de béton, et nous l’avons tellement surexploitée et empoisonnée que tous ses grands équilibres sont en danger de dérèglement fatal ; le lien à autrui est commandé par les rapports d’argent, les conflits idéologiques, les différences de classe sociale, les écarts de richesse entre continents, et voilà que le Coronavirus vient encore aggraver la distension de toutes nos relations sociales, aggraver les détresses et les solitudes  déjà existantes ; le lien à soi, c’est-à-dire aux aspirations profondes que chacune et chacun porte au plus profond de lui mais qui sont si difficiles à faire émerger, ce lien intime donc est rendu encore plus difficile dans des sociétés qui ne sont pas du tout conçues pour permettre à l’individu d’aller à la rencontre de soi pour vivre bien aligné entre ce qu’il est et ce qu’il fait, mais qui se préoccupent seulement d’en faire un travailleur et consommateur rentable du système.


Dans ce contexte de crise généralisée des grands liens, comment rester vivant ? Comment continuer à respirer  ? Et comment conserver une foi en l’humain et en l’avenir ? Où trouver en soi et hors de soi les sources de vie et les ressources de sens nécessaires pour ne pas désespérer  ? On entend beaucoup parler d’un « effondrement » à venir, par les «  collapsologues  », et en effet le sentiment de beaucoup de consciences lucides est que notre modèle de civilisation est à bout de souffle, en bout de course. Mais ce n’est pas le moment de s’effondrer intérieurement face à cette menace d’un effondrement extérieur. Au contraire. Désemparés, désorientés, dispersés, et à cause du virus confinés, toujours plus isolés… mais pas abattus !


C’est au moment où tout semble perdu que tout peut être sauvé !


C’est le moment de réagir, de se rassembler pour faire face et réinventer le monde, le ré-enchanter, le rendre à nouveau désirable et accueillant pour une vie authentiquement humaine.


Oui la Terre est dévastée,

Oui la nature est empoisonnée,

Oui les sociétés sont déchirées,

Oui le mal est fait !


Mais non tout n’est pas perdu,

Non le mal n’a pas encore vaincu !

Tout est à réparer ?

A recommencer ?

A réinventer ?


Vous allez y arriver,

Vous allez tout changer,

Vous allez finir par le créer,

Le fameux monde d’après !


Mais par où commencer ?


Voilà l’ouverture de Révolution Spirituelle  ! C’est un appel dans nos déserts de sens. Moi qui suis habituellement philosophe, là je le répète, j’ai voulu faire résonner plutôt que raisonner, m’adresser au cœur autant qu’à la rai-son, passer par la poésie parce qu’elle seule est capable de déclencher l’enthousiasme… Et telle est donc la question, la plus cruciale à mon avis désormais : par où commencer ?


La première chose à faire est de s’engager soi-même, à son échelle, avec les moyens du bord même s’ils sont modestes, à devenir une tisserande ou un tisserand, c’est-à-dire une créatrice ou un créateur de ces trois liens que j’ai évoqués. Commencer par sa propre vie. Commencer par recréer par soi-même et pour soi-même ces trois liens. «  Commence par toi », disait Martin Buber, « mais ne te prends pas pour but  ». Réapprendre à tisser le lien personnel entre esprit, âme et corps. Vivre bien relié, à nouveau, pour puiser dans nos liens renoués non seulement avec soi mais avec les autres, la nature et l’univers, pour y puiser l’énergie et l’inspiration d’œuvrer avec d’autres à réparer ensemble le tissu déchiré du monde. Elle est là, la contribution de la vie spirituelle à la transition énergétique : dans la mobilisation de cette ressource d’énergie infiniment renouvelable de nos liens d’amour avec notre être essentiel et tous les autres vivants. Mais comment donc renouer ainsi ?


Pas de recette miracle, la vie spirituelle invite chacun à tracer son propre chemin avec discernement. Et ce, d’autant plus aujourd’hui que la «  spiritualité  » est en tête de gondole du grand supermarché capitaliste  et, à côté de propositions authentiques invitant à prendre le temps de méditer, de se ressourcer, de prendre soin de soi, de se retrouver, on trouve aussi tout un commerce du bien-être vis-à-vis duquel il s’agit de rester vigilant tant la qualité de « l’offre » est variable. Et la religion… La religion n’est qu’une forme de vie spirituelle parmi d’autres mais elle a toujours prétendu en détenir le monopole. Or, elle revient désormais au premier plan de nos sociétés, pour le meilleur et parfois pour le pire  : le meilleur des ressources de sens enfouies dans ses mythes, ses rites, ses symboles millénaires mais aussi le pire de son dogmatisme, de son passéisme, et parfois de son intolérance historique. Ainsi s’agit-il, lorsqu’on s’aventure du côté du spirituel, religieux ou non religieux, d’être averti que, comme dans toutes les choses humaines, il n’y a pas là que de l’authentique mais aussi des illusions et désillusions possibles.


Je redeviens donc ici un peu philosophe, et par conséquent que de « donner des réponses » je ne peux qu’aider au questionnement.


Qu’est-ce que se relier à soi, aux autres, à la nature ?

A soi  tout d’abord. Comment se réaligner, retrouver du sens à ce qu’on fait en accord avec ce qu’on est  ? Remettre de la cohérence, retrouver un accord entre intérieur et extérieur, entre le métier que l’on fait, des engagements, toute une sociabilité, et ce que l’on veut vraiment exprimer de soi, faire de sa vie, sans avoir l’impression désagréable de continuer à la gâcher ou à la disperser  ? C’est tout un travail que d’apprendre d’abord à se connaître, à s’écouter en profondeur, à prendre soin de soi, à diriger son existence. Pour cela, il est nécessaire de se poser, d’aménager dans sa vie des temps ou une période de retour à soi, pendant lequel on se coupe de l’agitation habituelle, de ses préoccupations ordinaires, pour y voir un peu plus clair en soi – comme l’eau qui redevient limpide et le fond visible après avoir été troublée. Mais qui s’accorde ce temps de pause, de méditation, de jachère ?


A autrui, tout autant. Comment retrouver avec autrui une qualité de liens, une relation qui ne soit plus superficielle ou conflictuelle ? Des temps de partage, d’écoute mutuelle, et une attitude de compréhension, de la compassion, des opportunités de vraie proximité  ? Souvent là encore au quotidien, tout va trop vite, tout est bâclé : on parle à peine, on expédie « les affaires courantes », on laisse faire ses humeurs, on n’est pas très disponible ni attentif. Comment retisser le lien avec ses proches  ? Comment, au-delà du cercle des proches, se sentir utile aux autres ? Faire des choses qui ont du sens non seulement pour soi mais pour autrui, des choses qui aident, qui consolent, qui soulagent, qui font du bien au monde ?


Ce sont des questions indispensables pour vivre mieux relié à autrui, des questions que l’on se pose au moment de choisir les études ou les voyages qu’on veut faire, le métier ou le bénévolat dans lequel on souhaite s’investir.


A la nature, enfin. Comment retrouver avec elle une familiarité que nous avons presque totalement perdue ? Cette familiarité qu’ont eue les hommes pendant des millénaires  : pas seulement les « peuples premiers » mais aussi tous nos ancêtres paysans, qui vivaient au rythme des saisons et des récoltes. Toutes ces générations avant nous étaient à l’école de la nature, de sa puissance créatrice, de sa beauté, de son harmonie spectaculaire et mystérieuse. Vis-à-vis de cela, nous vivons dans des univers de matière morte – acier, béton, verre, plastique, etc.- où nous, les êtres humains, sommes avec nos plantes en pot et nos animaux domestiques les exceptions vivantes. Ce ne sont pas seulement quelques gestes écologiques qui vont nous permettre de renouer le contact. Trier ses déchets c’est bien, consommer bio, c’est bien mais essayons aussi de nous remettre à l’écoute du vivant, de retrouver la contemplation quo-tidienne des petites et grandes merveilles de l’univers. Cela ne veut pas dire forcément de repartir vivre à la campagne mais tout de même… Que fait-on donc entassés dans nos villes sans âme ?



Bref, vous l’aurez compris, j’appelle d’abord à faire dans sa propre vie une petite révolution spirituelle – spirituelle et non pas religieuse, car les deux mots n’ont pas le même sens  ! Spirituel vient de «  esprit  », c’est vivre avec une âme et s’occuper de son âme, de ses besoins supérieurs de sens, de fraternité, de contemplation. Mais pour cela, comme pour le reste, l’union fait la force. Pour réussir à s’occuper de son âme, de sa vie et du monde en même temps, commençons donc par créer, là où nous sommes, avec d’autres, ce que j’appelle souvent des écosystèmes de vie bien reliée. Cherchons celles et ceux qui, comme nous, n’en peuvent plus de ce sys-tème déréglé, épuisé et qui nous dévitalise en vampirisant toute notre énergie, toute notre vie.

Partons en quête de celles et ceux qui veulent, comme nous, devenir tisserandes et tisserands et avec qui on va pouvoir entreprendre de vivre selon d’autres lois que celles de l’individualisme, du consumérisme, de la compétition et de l’inconscience. Rassemblons-nous partout  ! Dans notre quartier, notre commune, sur notre lieu de travail. Créons des collectifs, des cercles de parole, des associations, des réseaux sociaux, mille et une initiatives tisserandes ! Voilà comment se fera la révolution Spirituelle, non pas dans le sang comme les révolutions politiques des siècles précédents mais dans le partage.




En particulier, j’invite deux grandes familles de tisserands à unir leurs forces, les tisserands spirituels et les tisserands politiques, les contemplatifs et les engagés. Les méditants et les militants. Je plaide ainsi pour que les méditants se mettent à militer, et que les militants se mettent à méditer, afin que la prochaine Révolution soit portée non plus seulement par des idéaux politiques comme les précédentes mais à partir d’un progrès de conscience :


Car c’est bien du dedans d’abord,

Puis vers le dehors,

Que se produit

Tout changement dans la vie,

Comme disait Gandhi…


Pour votre Révolution,

C’est l’inspiration

De votre cœur

Qui sera la meilleure,

C’est l’illumination intérieure

Qui sera l’éveilleur !


Et vous donc à travailler

Toujours en même temps, Simultanément,

Sur ces deux plans liés,


Le progrès éthique

Et spirituel de vos consciences,


Le progrès politique

Et matériel de vos existences !


Les deux sont inséparables,

Et leur association imparable…


Un mot encore, au sujet de la crise dans la crise  : la crise sanitaire est venue mettre à vif la crise de civilisation, révéler ce qui depuis longtemps couvait déjà. Elle est venue appuyer là où ça faisait déjà mal, elle a rendu aigüe une crise chronique : la folie d’un système global où plus personne ne semble contrôler quoi que ce soit, et où, comme le disait récemment Naomi Klein nous sommes en guerre contre la nature et contre nous-mêmes. Dès lors, une question majeure se pose : après l’anormalité extraordinaire de la période, avec ses confinements, ses couvre-feux, ses règles de distanciation sociale, ses interdictions de rendre visite aux personnes âgées, malades, mourantes, allons-nous seulement revenir à l’anormalité ordinaire de vies aliénées dans nos déserts de sens, aliénées à la contrainte économique, à la course effrénée, à la paresse consumériste ? Mais alors, le cas échéant, qu’aurons-nous appris et retenu de ce qui nous arrive si le «  monde d’après  » ressemble au «  monde d’avant » ? Si la crise actuelle peut avoir une vertu, si on veut éviter de simplement la subir, si on veut aller plus loin que de «  s’y adapter » avec la fameuse « résilience » dont on nous rabat les oreilles mais qui n’est que la capacité de l’esclave à endurer sa chaîne, que faire  ? Comment transformer le fléau qui nous accable en épreuve initiatique, c’est-à-dire en opportunité d’un progrès d’être et de conscience, sur le plan personnel et collectif ?


Dans « Révolution Spirituelle »  ! j’exhorte ceux que j’appelle les Infiltrés – qui changent le système de l’intérieur – et les Évadés – ceux qui se sont inventé une autre vie en marge du système – à créer ces écosystèmes de vie bien reliée dont j’ai parlés ici, et à cultiver en eux-mêmes, et entre eux, la confiance, l’es-pérance que tôt ou tard ce système insensé va rendre les armes, lui qui paraît si fort alors qu’il se précipite de plus en plus vite contre le mur de son propre non-sens :


Le colosse a des pieds d’argile,

L’Empire ne tient plus qu’à un fil !


La crise actuelle rend l’engagement de tous ces Affranchis, Infiltrés et Évadés, encore plus crucial, urgent, décisif. Qu’ils soient donc toujours plus nombreux, déterminés, rassemblés  ! Avec eux tous, et en direction de tous ceux qui hésitent encore à se lancer dans une vie nouvelle, une vie de tisserande ou de tisserand, je partage et propage cette foi que demain non seulement ce système insensé va s’écrouler mais que, au lieu d’entraîner tout le monde dans sa chute, il va simplement laisser la place à celles et ceux qui déjà, ici et là, ont commencé d’inventer une autre vie. Et à ces tisserands déjà en action ou à venir, je dis :


Je commence à entrevoir,

Encore dans le noir,

Comment demain peut-être

Vous ferez naître

De tous nos progrès matériels

Une Aurore spirituelle.










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