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"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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Pouvons-nous réellement nous mettre à la place des autres ?



Plus que jamais, les réseaux sociaux sont devenus une forme de tribunal, un terrain de violence où règnent les insultes gratuites et la méchanceté répétitive.

Mais ce n'est pas tout, les bancs de l'école sont également une source de confrontation et de harcèlement. Que ce soit chez les jeunes ou les adultes, la critique est plus présente que jamais.



Mais rassurez-vous, l'empathie est là pour nous sauver. Comme un super-héros, elle débarque dans nos vies, pointe le bout de son nez et tout le monde est sauvé. Cette capacité à se glisser dans la peau d'autrui, à ressentir ce qu'il ressent et à comprendre son point de vue, est souvent citée comme l'un des fondements de la moralité humaine. Elle trace les contours de notre humanité, construit des ponts entre des îles de subjectivité et engendre une profonde résonance dans le tissu de nos relations sociales. Récemment, en France, notre ministre de l'Éducation ationale, Gabriel Attal, a annoncé la mise en place de cours d'empathie pour la rentrée 2024.


L'empathie est alors présentée comme le remède à tous les problèmes, comme l'eldorado de nos relations sociales. Une question demeure toutefois : comment, dans un monde individualiste comme le nôtre, pouvons-nous réellement

nous mettre à la place des autres ?


Il y a des souvenirs qui restent gravés dans notre esprit comme une inscription dans du marbre.

J'avais environ 12 ans lorsque mes parents m'ont inscrit dans une école privée à Arcachon, une petite ville d'environ 10 000 habitants composée, pour la plupart, de personnes âgées venant passer leur retraite à flâner au bord de la mer. Pour les jeunes, ce n'était pas l'idylle, mais bon, j'étais né là, pas le choix. Cette école privée catholique avait bonne réputation, du moins c'est ce qui se disait. Je me demande même si ce n'est pas pour cette raison que mon père, médecin généraliste, avait décidé de m'y inscrire. J'étais un enfant assez solitaire, non pas par volonté, mais par nécessité. Je subissais ma solitude. Pourquoi ?

Parce que j'étais étranger au monde et de ce fait, le monde me paraissait tout aussi étranger. Les élèves aimaient se moquer de moi, particulièrement de mon physique, car oui, étant petit, j'étais "rondouillard" comme on dit chez moi. Mais les enfants préféraient me définir comme "petit gros", ce qui ne me faisait pas plus plaisir. Je passais ma vie condamnée sur le banc de la critique, tout au long de la journée. Un élève du nom de T. a eu la magnifique idée de m'enfermer dans les toilettes et pour couronner le tout, de me tabasser avec sa bande de malfrats. Oui, le plaisir est avant tout une chose qui se partage. Les utilitaristes pourraient comprendre cette action, puisque le bonheur de quatre jeunes étant maximisé face au malheur d'un "petit gros", il était préférable de les laisser agir ainsi. Je ne dormais plus la nuit. Le stress, la peur et l'angoisse se hissaient le long de mon dos, vertèbre par vertèbre, comme une mygale se préparant à attaquer sa proie. Et comme à son habitude, le venin jaillissait de ses crocs pour se loger dans mon esprit.

J'étais paralysé. Après de longues années de violences, j'ai décidé d'en parler à ma mère, qui avait remarqué que mon comportement était de plus en plus étrange. Vous savez, on ne peut rien cacher à sa mère, quoique mon agresseur dût y arriver. Je vous passe les détails, mais après de nombreux rendez-vous, nous avons enfin pu réussir à sortir de ce calvaire démoniaque qui s'est tout de même inscrit en moi sous le nom de "claustrophobie". Il y a pire dans la vie, c'est ce que je me répétais tout au long de la journée, et le pire, c'était ce jeune T. qui lui était battu quotidiennement par son père, ignoré par sa mère, un enfant invisible à la maison qui devait retrouver sa position à l'école. J'étais celui qui lui faisait du bien, qui lui permettait d'exister. En revenant dans le passé, on se rend compte que tout ne se déroule pas forcément comme nous le désirons et que l'empathie est une double capacité bien plus complexe que nous pouvons l'imaginer. Lui n'en avait aucune pour moi et moi aucune pour lui. Ce qui lui paraissait bon était mon mal et

vice versa. Mais alors, comment éviter ce genre de situation ? Comment se mettre à la place de l'autre sans tomber dans la sympathie ?

Comment entrer dans le monde d'un autre, se mettre à sa place sans même savoir ce qu'il vit ?


L'empathie est souvent perçue comme une fenêtre ouverte sur l'expérience d'autrui, une manière de transcender la frontière de notre propre subjectivité pour accéder, ne serait-ce que partiellement, à la vie intérieure d'un autre.

Elle se manifeste par une résonance émotionnelle, un écho du vécu de l'autre qui vibre en nous, nous permettant d'entrevoir son monde intérieur. C'est un regard transperçant les barrières de son monde pour accéder au sous-sol

de ses ressentis.


Adam Smith, le philosophe moral, aborde la capacité des individus à se mettre à la place d'autrui dans son ouvrage "La Théorie des sentiments moraux" (1759). Il introduit notamment le concept de "spectateur impartial" qui joue un rôle central dans l'évaluation de la moralité des actions. Selon lui, pour évaluer la moralité d'une action, il faut se détacher de ses intérêts personnels et adopter la perspective de ce spectateur impartial. Cela implique une sorte d'empathie cognitive où l'on tente de comprendre la situation d'un point de vue objectif. Il faut se détacher de ce que nous sommes pour voir l'autre tel qu'il est et non tel que nous pensons qu'il est.

Mais attention, la frontière est fine entre "sympathie" et "empathie". La sympathie est l'acte de partager ce que l'autre ressent, que ce soit de la joie ou de la peine. Autant dire, allons-y, souffrons ensemble. L'"empathie", quant à elle, consiste à comprendre précisément les sentiments d'autrui tout en conservant une distance affective par rapport à l'autre.


Mais alors, comment réussir l'exploit de comprendre l'autre entièrement alors même qu'il est impossible de ressentir à sa place son vécu et son expérience propre ? Comment se mettre à la place d'une personne sans même ressentir ce

qu'elle vit ?


Dans "L'Étranger" d'Albert Camus, l'incompréhension entre les personnages souligne la difficulté de se mettre véritablement à la place des autres. Le protagoniste, Meursault, incarne cette distance insondable entre les individus avec son détachement émotionnel et son incapacité à se conformer aux attentes sociales. Comment se mettre à la place d'un homme qui ne pleure pas le jour de l'enterrement de sa mère ? Ce qui est drôle avec l'empathie, c'est la facilité de prononcer son absence mais la difficulté d'exprimer sa présence. Certaines personnes peuvent se sentir extrêmement emphatiques tout en étant indifférentes à la condition de l'autre. Qui n'a jamais entendu un proche nous dire "ah mais je te comprends entièrement" et finir en beauté avec une des formules les moins emphatiques qui existent "moi à ta place, je n'aurais pas fait ça". Voilà ce que l'empathie n'est pas. Se mettre à la place de l'autre en gardant nos sentiments, notre vécu, notre histoire et dire comment l'autre devrait réagir en partant de notre point de vue et non du sien. C'est l'erreur la plus courante : se projeter dans l'autre, construire son histoire autour de la mienne et affirmer comme juste la solution que j'aurais prise si j'avais vécu la même situation. L'empathie, ce n'est pas moi à la place de l'autre, mais moi qui deviens l'autre. C'est une métamorphose de ce que je suis en ce que l'autre est.

Dans ses Méditations Cartésiennes, le phénoménologue Edmund Husserl nous invite à découvrir en l'autre notre "alter ego", une rencontre avec un autre qui n'est en réalité rien d'autre que ce que je suis. Comme si la rencontre avec l'autre était une rencontre avec soi-même, un face à face avec un miroir transparent qui nous permet d'apercevoir une part de nous-même dans un être qui est autre que lui-même. Pour Husserl, l'empathie n'est pas un acte volontaire psychique, mais une action dirigée vers l'autre. Je "ressens avec l'autre" lorsque deux corps se fusionnent et s'embrassent pour ne devenir qu'un, tout en conservant l'objectivité de mon esprit. Cette expansion de soi me fait penser doucement à la phrase d'Arthur Rimbaud : "Je est un autre". Rimbaud démantèle la notion fixe du moi, proposant une fluidité identitaire où l'individu n'est pas simplement enraciné en lui-même, mais réside aussi à l'extérieur, dans l'autre. L'empathie, dans cette lumière, devient un acte de transcendance, où en rencontrant l'autre, nous rencontrons une extension de nous mêmes. C'est un mouvement vers l'extérieur, une dissolution des frontières égoïstes, permettant un échange authentique et une reconnaissance de notre humanité commune. Une union entre moi et l'autre, une synchronisation parfaite, voilà de quoi nous faire rêver n'est-ce pas ? Mais le problème reste présent : si marencontre avec l'autre n'est rien de plus qu'une rencontre avec moi-même, alors l'empathie n'a plus sa place, car ce que je vois en l'autre n'est que l'ombre de ce que je suis. En somme, si "Je est un autre", à quoi bon me mettre à la place de l'autre si je le suis déjà à la base ?


Vous l'avez compris, se mettre à la place de l'autre n'est pas aussi simple que nous pouvons l'imaginer. Chaque individu est le produit d'une constellation unique d'expériences, de cultures, de douleurs et de joies. Même avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de reproduire intégralement le vécu d'autrui. Cependant, cela ne signifie pas que l'empathie soit vaine ou inaccessible. Au contraire, reconnaître nos limites est la première étape pour établir une véritable connexion. L'empathie nécessite de l'humilité, une écoute active et une volonté de comprendre sans juger. Nous ne pouvons pas littéralement marcher dans les chaussures d'une autre personne, mais nous pouvons marcher à leurs côtés, reconnaissant leurs défis et célébrant leurs triomphes comme s'ils étaient les nôtres. Dans cet esprit d'accompagnement et de solidarité, nous trouvons l'essence de l'empathie : non pas une imitation complète, mais un geste d'amour et de compréhension profonde.











Christopher Laquieze, philosophe et auteur du livre “Guerir l’Impossible” aux éditions GUY TREDANIEL




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