"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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L’or céleste




En partant, pèlerine, sur le Chemin de Saint-Jacques, el Camino, tu ne savais pas ce que tu allais découvrir. C’est le mystère du départ. C’est le mystère de l’appel. C’est le mystère du Cosmos qui vient chuchoter à ton oreille. Une part de toi se disait « Je vais rencontrer le divin, je vais rencontrer le ciel. »


Tu es partie. Avec ton sac à dos, ta tente, ta casserole, tes couverts, ton réchaud, tes grigris, tes habits de rechange, ta batterie solaire.


La veille de ton départ, tu as tiré les cartes du Tarot. Le Tarot t’a dit : « Vis. Va. Vole. Quitte. Lance-toi sur le Chemin. » Eh oui, Le Mat, le fou, le fol, devant tes yeux. Qu’elle est belle, ô fascinant Tarot, ta sagesse distillée brin par brin ! Tu as photographié l’Arcane. Tu l’as mis en fond d’écran de ton téléphone portable.


Les premiers jours de marche ont été difficiles. C’était attendu. Une canicule fait plier les tournesols, les femmes et les hommes. Une canicule brûle les horizons et le moindre caillou. Marcher. Marcher pas à pas comme on ajuste les ultimes retouches d’une robe de soie ou d’un meuble précieux. Tu étais accompagnée. Par des amis. Tout était parfait.


Après dix jours de marche, tes amis t’ont laissé poursuivre le Chemin en solitaire. Tu tires une nouvelle carte du Tarot. L’Arcane sans Nom. C’est la radiographie du Mat. Le Tarot te dit : « Vis. Va. Vole. Quitte. De plus en plus dépouillée. De plus en plus dirigée vers le céleste. Puisses-tu laisser mourir en toi les anciennes façons de penser et d’agir. Puisses-tu faucher tes blés pour fabriquer ton pain… »


Tu as continué le Chemin sur un tronçon où, pour l’heure, aucun pèlerin ne passe. Seule. Toute seule. Des journées entières. A traverser des forêts aux Ombres inquiétantes.


Ces forêts te font peur. Tu sors de ton sac à dos un spray anti agression. Tu le serres dans ta main. A t’en faire mal aux phalanges. Les arbres sont menaçants. Les feuilles sont menaçantes. Le vent est menaçant. Tu marches vite, très vite. Souvent, il n’y a pas de réseau. Ton téléphone se coupe de l’Univers. Tu cherches le divin, tu trouves l’angoisse. Tu cherches la Lumière, tu trouves l’Ombre. Tu as peur pour ta vie. Chaque bruit est un danger. La corneille. Chaque feuille est un danger. Un souffle. Tu marches de plus en plus vite. Sortir d’ici. Tout n’en finit plus de t’effrayer. La voiture qui passe au loin. Le tracteur qui traverse une clairière. Le chant de la tronçonneuse qui fait se déchirer les arbres.


Cette nuit, tu dors dans un camping. La gérante t’en veut. Oui, tu l’as lu dans ses yeux. Les campeurs te regardent d’un air diagonal. Oui, tu l’as lu dans leurs yeux. Eux, ils boivent du vin tous ensemble tandis que toi, tu épies, racrapotée, recluse, dans ta forteresse.


A l’aube, tu replies ta tente. Sans souffler mot sur ta destination du jour. Surtout ne pas laisser d’indices de ta présence sur tel ou tel tronçon. On pourrait te tendre une embuscade. La Lumière n’existe plus. L’Ombre existe. Oh, oui. Et comment. Elle est partout, l’Ombre.


Quatre jours que tu cours. Quatre jours que tu as peur.


Ce soir, tu arrives à un camping plus tendre. Comme s’il y avait ici un vortex pour te rassurer. Ça tient à peu de chose, la tendresse. Des enfants qui rient. Une femme qui salue. Un parfum. Un geste. Un regard. Une chanson populaire à l’accueil. Alors, ton corps craque. Un genou ne te porte plus. Une cheville ne te porte plus. Tu t’écroules.


Le gérant du camping t’observe. Il pressent. Il s’approche de toi. Tu es fermée. Petit animal blessé. Cachée dans ta tente. Tu dévisses en vérité. Alors, l’homme vient.


« Vous avez peur, Madame. C’est assez mystérieux, les peurs. Elles nous placent loin de la lumière. Elles nous font marcher dans l’ombre. C’est terrible, l’ombre… »


Cet homme t’inspire confiance. Ses yeux. Ses mains. Sa façon de poser ses pupilles dans tes pupilles. Avec délicatesse. Le son de sa voix. Son sourire. Une fine brisure dans ses iris bleutés aussi.


Alors, tu te dévoiles. « J’ai peur de tout. Une peur en moi. Insoutenable. Depuis quatre jours, je marche en courant. Mon genou a craqué. Ma cheville a craqué. Je ne peux plus avancer. C’est difficile. »


L’homme s’assied près de toi comme on s’assied à côté d’un mystère. Avec de l’Amour.


« Je lis dans vos yeux tant de mémoires sombres. On ne triche pas avec le Chemin. On ne ment pas avec le Chemin. Dans le monde des hommes et des femmes, on peut mentir. Pas sur le Chemin. Jamais. »


Tu as continué à pleurer. Pendant de longues minutes. En silence. Un très haut silence où trompettent encore les aigles.


L’homme t’a conduite à la pharmacie de la bourgade voisine. Avec sa voiture blanche. A travers les campagnes grillées. « Le pharmacien est charmant, vous verrez. » Le pharmacien, son épouse et son fils se sont penchés sur tes symptômes. « On va vous aider, Madame… »


Vous êtes revenus, l’homme et toi, au camping. Il t’a raccompagnée jusqu’à ta tente.


« Nous disposons d’une roulotte. Ce sera plus confortable que votre tente. Vous pourrez vous y reposer. Ma femme et moi, nous en avons parlé ce matin. Nous sommes d’accord. Cette roulotte est la vôtre. Le temps de vous refaire une santé. Le temps de comprendre vos douleurs. Au prix pèlerin, bien sûr. Ce sera notre cadeau. Pour vous. Si vous le souhaitez, ce soir, ma femme viendra appliquer un cataplasme d’argile sur votre genou et sur votre cheville. Elle est magnétiseuse. »


Alors, sur le camping et sa piscine bleue, le ciel s’est ouvert immense et merveilleux.


L’Ombre des forêts s’est transmutée en or céleste.


Ton Ombre s’est transmutée en or céleste.


L’existence se gagne centimètre par centimètre.


Tu pensais que tu étais forte. Tu es fragile.


Tu pensais que l’autre était le danger.


Tu découvres que la plupart des gens te veulent du bien.


Dans ce camping, tu te reposes. Tu médites. Tu parles à l’Univers. Tu parles au Chemin.


Trois mots s’échappent d’entre tes lèvres. Trois papillons jolis.


Trois adresses au divin autour de toi. Et en toi.


Trois mots.


Merci, merci, merci.