"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

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L’Âme d’or



J’habite une ville où, dans les magasins, on ne se parle pas. On se croise, fantômes, dans les allées étroites. On se bouscule. On pousse, de son Caddie, les Caddies des uns et des autres. C’est le code. Quand une caisse s’ouvre, on se précipite à trois ou quatre. Passer devant l’autre. En regardant le sol. Le monde autour n’existe pas. On aurait trop peur de se brûler les pupilles en croisant d’autres yeux. Ne regarder personne. Ça aide. Foncer vers la caisse qui s’ouvre. C’est devenu une valeur. Tant pis pour l’autre s’il est lent et qu’il reste planté dans sa file numéro 3. Ce n’est pas un lion. Ce n’est pas une lionne.


Je sors du magasin. Je dirige mon Caddie vers son parc pour récupérer, clic, ma précieuse pièce de cinquante cents. Une femme s’approche de moi et m’arrête dans mon mouvement. Elle porte un masque. Je ne vois d’elle que ses yeux. Bleus. Elle n’est pas très grande. La femme me tend une pièce de cinquante cents. Voici, Monsieur… Puis-je prendre votre Caddie ? Il y a dans sa voix, une bienveillance. Il y a dans ses yeux, une bienveillance. Il y a dans ses mains, une bienveillance. La bienveillance. L’Âme d’or.


Ma ville. Sans Soleil. Sans Lune. Sans Étoiles. Sans Cosmos. Je viens de vivre un moment de bienveillance. Et j’en suis bouleversé. Ma ville. Sans Eau. Sans Terre. Sans Air. Sans Feu. La bienveillance, cette petite chose perdue qui roule sur elle-même comme une cannette de bière dans la rigole de nos rues. La bienveillance. L’Âme d’or.


C’était il y a quelques années. Au Maroc. Dans les montagnes du Haut Atlas. Après des heures de pistes, de déserts, de caillasses et de paysages grandioses. Au pays des Amazighs. A mille milles de toute terre habitée comme l’écrit Saint-Exupéry dans Le Petit Prince. Au pays des Amazighs, là où des jeunes femmes nomades accouchent dans des grottes, abris concaves de la roche. Là où les belles-mères marchent pendant des jours, à côté de l’âne chargé de casseroles et de couvertures, pour venir aider leur belle fille et voir l’enfant crier. Préparer le thé. Chercher l’eau au puits. Nettoyer les tapis où dorment les plus grands. Alimenter le feu. Caresser le front de la jeune mère fatiguée.


J’étais là. Au bout de la piste. Du sable plein la voiture, mes oreilles et mes vêtements. Dans les montagnes. Invité. Dans un village dont je tairai le nom. J’étais attendu. Depuis des mois. Mohammed faisait le guet. A l’entrée du village. A l’endroit du marché. Quelques échoppes vides. De la terre foulée et refoulée par les pas des femmes, des hommes, des dromadaires, des chèvres et des moutons. Mohammed était là. Sentinelle. Il n’a pas attendu que je sois descendu de la voiture pour passer ses mains sur mes épaules. Oh, mon ami. Et puis, tout s’est passé très vite. Mohammed a ouvert le mouvement de ma voiture. Entre les enfants du village. Entre les hommes. Entre les femmes. Je suis arrivé devant la maison de Lhou et sa famille. A mille milles de toute terre habitée. La bienveillance. L’Âme d’or.


Lhou m’a pris dans ses bras. Oh, mon Ami. Le ciel était bleu. Les montagnes roses. La vallée verdoyante. Au loin, les potagers. Les maisons en pisé. Se faufiler entre les dards du soleil. Chercher la fraîcheur. La terre, la poussière, les odeurs de bergerie. Au-dessus du porche de la maison, le Yaz, l’Homme libre, symbole de la culture Amazigh. L’Homme libre. J’entre dans un patio. Il fait frais. Lhou me prie de m’asseoir. Je m’assieds sur un tapis rouge et orange. Autour d’une table octogonale protégée d’un plastique transparent. Lhou dépose devant moi une bassine en fer. C’est le rituel du lavage des mains. Il verse, dans mes paumes, de l’eau merveilleuse. De l’or. J’essuie mes mains au tissu que l’on me tend. Surgissent alors le thé, les biscuits et les fruits. Une famille se présente à moi. Je me présente à toute une famille. Il y a la maman. Il y a le papa. Il y a le frère. Il y a la femme du frère. Il y a les enfants. Il y a des prénoms qui s’échangent et que je tente de retenir. Il y a des mains qui épluchent, pour moi, une pomme. Tiens. Il y a des mains qui épluchent pour moi une grenade. Tiens. Je n’avais jamais mangé de grenade. Tu es fatigué ? demande Lhou. Oui, un peu, je réponds. Ça se voit, dit Mohammed. La bienveillance. L’Âme d’or.


Lhou me conduit à ma chambre. J’emboîte son pas. Dans l’escalier qui serpente. Jusqu’à la terrasse. Terre battue. Carrelages bleus, verts, rouges. Il fait ombre. Il fait lumière. Il fait chaud. Il fait frais. Mon chèche, comme un animal mort, autour du cou. Le frère de Lhou a repris son travail. Dehors, il bat la percussion d’un marteau sur la carrosserie d’un van bleu. Je ne peux pas porter moi-même mes bagages. Tu es notre invité… Ma chambre. Les murs de terre. Une fenêtre minuscule. Une grille aux arabesques douces. C’est beau. Je m’approche. Derrière, la montagne infinie, le bleu, l’air, le vent. Ça sent la bergerie. Les moutons et les chèvres. Les animaux bêlent. Sur mon lit, des mains inconnues ont posé des couvertures, des serviettes. La bienveillance. L’Âme d’or.


Je reviens sur la terrasse. Le soleil frappe fort encore. Il déverse ses seaux d’or sur les murs en pisé et les symboles Amazighs. Je dois plisser mes paupières pour ne pas incendier mes yeux. Je fais un nœud rapide à trente centimètres du bord de mon chèche. Je place le nœud derrière ma tête. Je vrille le tissu, sur mon front, fermement, pour que le chèche tienne sur mon crâne. Je l’enroule de deux tours autour de ma tête. Je bloque le tissu. Je libère la partie arrière. J’ajuste le bleu Touareg pour protéger mon cou. Ce soir, on mange des brochettes. On a préparé une chèvre. On mangera avec les doigts. Assis. Ensemble. Morceau par morceau. La chèvre. Et de la semoule. Et des légumes du potager. Dans le grand plat où nous plantons chacune et chacun nos doigts. Ensemble. Sous les Étoiles. Avec des flambeaux. La bienveillance. L’Âme d’or.


J’habite une ville où, dans les magasins, on ne se parle pas. Une ville où, parfois, des yeux bleus donnent aux regards l’impression d’une Victoire. Une pièce de monnaie, toute chaude, passe d’une main à une autre main. Voici, Monsieur. La bienveillance. Merci, Madame. L’Âme d’or.


Je crois que ma ville manque de Soleil, de Lune, d’Étoiles et de Cosmos. Je crois que ma ville manque d’Eau, d’Air, de Terre et de Feu. Loin du Cosmos, nos cœurs pâlissent. Loin du Cosmos, nous sommes pauvres. Nous perdons la grâce de l’or. Proche du Cosmos, nous sommes riches. Etincelants. La bienveillance. L’Âme d’or. A mille milles de toute terre habitée, mon ami épluche, pour moi, une orange et me la présente en un geste sacré. A mille milles de toute terre habitée, dans une grotte, une femme éponge le front d’une jeune maman en un geste sacré. Avec trois brindilles, elle allume un petit feu, prépare le thé. A mille milles de toute terre habitée, de ses mains douces, au hammam, mon ami frictionne mon crâne et lave mes cheveux avec du savon et de l’eau douce en un geste sacré. L’Eau, l’Air, la Terre, le Feu. La bienveillance. L’Âme d’or.











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