"J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé."

Search

Aider nos ados en période Covid: quand la morosité fait place aux possibilités !



Elle a 18 ans et entame son dernier quadrimestre d’institutrice primaire. Je repère ses grands yeux bruns qui me regardent à travers les mèches de cheveux noirs… De son visage, je ne verrai que ça. Je distingue le reste lorsqu’elle tombe le masque pour se moucher ou sécher ses larmes. Elle vient me voir depuis des semaines, et je ne sais pas à quoi elle ressemble quand elle sourit ou quand elle pleure… je le devine sous le tissu, à travers les mots, les silences, les postures qui font fi du mètre cinquante que je tente de garder pendant la séance de sophrologie.


50 nuances de gris

C’est elle, mais c’est aussi tant d’autres. Ces jeunes, ces ados, petits et grands, ces étudiants, qui traversent la période covid en se figeant de plus en plus. Ou, au contraire, en explosant ce qui bouillonne en eux depuis tant de temps. Pas de place, dans l’espace public, pour qu’ils puissent crier leur mal-être et la rage qui gronde. Ou alors, c’est assorti de jugements et de stigmatisations qui ne font que renforcer colère et incompréhension. La palette des émotions s’obscurcit sur des nuances de gris… J’ai répertorié les ressentis qui reviennent souvent en séance. Et ils ne sont guère réjouissants. La voix filtrée par le masque, les jeunes mettent des mots sur leurs maux : morosité, anxiété, repli, frustration, démotivation, ras-le-bol, peurs, tristesse, incertitudes, lassitude, solitude, inquiétude profonde pour le présent et pour l’après. « Quel après ? » rajoutent-ils en haussant les épaules… Mais le mot qui se dit sur tous les tons,

celui qui se lâche en venant des tréfonds, est simple et courant, presque inoffensif. Et pourtant, il résume la situation : « j’ai la flemme »


Et le fun dans tout ça ?

Qui n’a pas dit, dans sa vie, « j’ai la flemme » en soupirant ? Devant une manne à linge, une vaisselle pas rangée, un dossier à clôturer… Mais nous savions qu’une fois terminé, on passerait à autre chose. Sauf qu’ici, il y a peu d’autres choses. Quand un ado bien dans sa peau perd ses repères et ne sait plus à quoi s’accrocher, quand il zone entre la cuisine, le lit et le PC, quand il sent sa motivation s’effilocher, alors tout ça, et bien plus encore, se traduit par ces mots qui se répètent : j’ai la flemme. Je le sais. En plus d’accompagner de nombreux jeunes et moins jeunes, j’ai sous mon toit deux fistons de 17 et 21 ans. L’un en rhéto, l’autre en BAC3 ingénieur civil. Entre la dernière année de secondaire foirée et les audit’ à distance depuis 14 mois, l’ambiance n’est pas à la fête. Y’a plus de fun, comme dirait mon cadet. Et c’est peut-être là, la plus grande difficulté. Certes, la flemme des jeunes n’a pas l’exclusivité de la période corona.


Mais elle est ici la pointe d’un iceberg dont on n’a pas encore mesuré la partie immergée. Cela viendra après… Après quoi ? On pourrait aussi hausser les épaules dans un fatalisme désabusé. Mais tous les psys du pays s’accordent à ce sujet : le tsunami est inévitable à la suite des vagues actuelles.


L’équilibriste en a marre

Aujourd’hui, à ce stade de la pandémie, les chiffres de la santé mentale sont alarmants. Pour les adultes, principalement ceux dont la profession est impactée, mais aussi, et surtout, pour les jeunes. Les plus touchés se retrouvent aux urgences des hôpitaux, avec des blessures de scarification ou une anxiété généralisée qui ne peut plus être gérée par des parents désemparés. Certains ados ont la chance de pouvoir déposer leurs émotions, parfois de manière brute et abrupte, au sein de leur famille ou dans un cabinet de thérapeute.


Que faire de ce paquet de ressentis jeté en vrac ? Ou dit à demi-mots ou pas dit du tout, d’ailleurs. Mais qui se voit dans la tension du corps, la tension des gestes, la tension des regards. Quand on est parents, on sent ces choses-là, la plupart du temps. Mais on ne sait pas trop comment l’aborder. Alors on avance avec prudence un « ça va pas ? Si tu veux, je suis là, on peut en parler » plein de bonnes intentions mais qui ne trouve pas d’écho chez l’ado. Dans le huis-clos familial, chacun essaie de faire au mieux et des conciliations se font de manière tacite. Puis, parfois, ça éclate. Ou pas. Chaque famille joue l’équilibriste sur un fil tendu dont on ne voit pas la fin. Ou si peu. Et de cela, l’ado n’en peut plus, n’en veut plus. Facile à dire et facile à comprendre. Mais que faire, alors ? Que dire pour le soutenir et lui rappeler qu’il n’est pas seul dans cette galère ?


Donne-moi un levier…

Je suis de nature optimiste et positive. Cela me porte, parfois à contre-courant. Et il m’arrive aussi, devant la détresse d’un étudiant épuisé de trop d’écrans, de ravaler mes larmes ou partager mon désarroi. Mais surtout, par-dessus tout, c’est ma compassion que je mets en action. Or, je vois que ce n’est plus suffisant. Ils me crient ou me chuchotent « s’il vous plaît, donnez-moi du vrai, du concret ! Un truc à faire, qui donne du sens à mon existence ». Pourtant, le constat est sans appel : les leviers habituels ne sont plus là. Pour le moment, en tout cas. Il faut se réinventer. Ce n’est pas juste une expression ! C’est une réalité.


Un cadrant inspirant

Pour redonner du sens là où il en manque, il n’y a pas de formule magique. Mais j’aime me baser sur le cadran d’Edel Maex*. Grâce à cet outil, ce psychiatre nous propose deux stratégies divisées en deux pour réguler une émotion difficile. La première, c’est se distraire. Faire une activité qui permet de penser à autre chose, de lâcher ce qui peut l’être. Seul et/ou avec d’autres. Se distraire est nécessaire ! Le corps et le cerveau ont besoin de Ressourcement, de Reliance et de Récréation.


Trois R qui aident à renouveler l’énergie qui stagne un peu. Ressortir les jeux de société, rigoler, regarder des films en famille (ou pas), jouer et papoter en vrai ou en ligne, bouger dans la nature (et additionner les km pour son club) ou devant son écran, lire, se découvrir des talents créatifs, s’engager dans une action solidaire… Peu importe, pourvu que ça fasse du bien !


La deuxième, c’est créer un espace bienveillant pour exprimer et accueillir la difficulté. Seul et/ou avec d’autres. C’est s’ouvrir à ce qui se présente, tel que c’est, sans chercher à résoudre, sans juger. C’est un exercice délicat, avec des jeunes ! S’inspirer de l’acronyme PÉRÉ peut aider : patienter, écouter, refléter, élargir. Ces quatre étapes permettent à chacun de déposer les sentiments et les besoins à son rythme, dans le respect de soi et de l’autre. Se distraire et accueillir, seul ou ensemble… A expérimenter, quel que soit l’âge !







Éducatrice spécialisée de formation. Instructrice de pleine conscience formée à l’ULB et à l’AMT, sophrologue et thérapeute orientée solutions, elle est sensibilisée à l’approche de psychoéducation et de burn out parental. En plus des ateliers en milieu scolaire, elle reçoit en séance individuelle pour apaiser le stress, apprivoiser les émotions et augmenter la confiance.

www.capaccord.com



Articles du dernier numéro